
ELLE
Octobre 2004
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Fanny Ardant "JE SUIS TOUJOURS AUX AGUETS"
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L'ACTRICE EST SUR LES PLANCHES AVEC "LA BÊTE DANS LA JUNGLE"
par Patricia Gandin
Passionnée, passionnelle, ainsi est Fanny Ardant, de retour sur les planches au côté de Gérard Depardieu. Etincelante, combative, intense, elle nous parle de cet absolu qu'elle recherche toujours, de sa vie, d'une rumeur qui aurait pu la toucher si la fiction ne l'en protégeait.
Une longue silhouette noire suivie d'un chien minuscule, clone d'Idéfix mais à l'évidence docile et sans étas d'âme. L'allure de Fanny Ardant dans le dédale semi-obscur d'escaliers et de couloirs fanés, ce ventre invisible du théâtre de la Madeleine, en marge de la scène où elle vient de râpâter avec Gérard Depardieu. L'élégance du geste pour tapoter le velours d'un coussin avant de s'y asseoir. Et son rire, tête joliment jetée en arrière, quand on lui dit préférer cet austère bureau de régisseur aux salons des grands hôtels où elle donne le plus souvent ses interviews, entre une harpiste éthérée et de vieilles dames s'empiffrant de paris-brest. Ici, les planches et le rideau rouge se devinent et se respirent. Depardieu vient sans doute de s'échapper par la porte de derrière. Fanny, bien qu'en vêtements de ville, est encore habitée de la passion de May, l'hérôine de « La Bête dans la jungle », lumineuse, énigmatique, choisissant de brûler dans l'attente plutôt que de bousculer les peurs de l'homme aimé, John, qui ne se déclarera jamais.
En revisitant la nouvelle de Henry James, Marguerite Duras ne s'est bien sûr pas contentée d'adapter. Elle a pris le pouvoir et ce sont ses mots, mécanique implacable, inexorable, qui mènent la traversée du désir de John et de May. Atmosphère victorienne et solitude intemporelle pour un couple qui se cherche et se perd. L'homme dans l'aveuglement, la femme dans une lucidité stérile. Stérile ? Fanny Ardant oppose un murmure extasié, un chuchotement de tragédienne : « Mais non ! Privilégier une histoire d'amour jamais accomplie, jamais consommée, ce n'est pas stérile. Rien d'autre n'est intéressant. Le qui-vive, le manque d'oxygène dans la poitrine en guettant les pas dans l'escalier porte ouverte sans savoir ce qui va se passer, qu'est-ce que vous pouvez opposer à ça ? Papa, maman et les enfants, le Frigidaire et la maison de campagne ? Le conjugal ? Pas question ! Duras possède la clairvoyance de ce qui nous entache. Je crois à la volupté des chemins arides. Tant pis si cela doit passer par la mutilation. La société ordonne : "Laisse tomber !" Laisser tomber pour aller où ? Entendre : "Allez, dépêche-toi !" et l'agacement, les mots qui tuent sans en avoir l'air. Si c'est : "Dépêche-toi, on part à l'Opéra", cela n'y change rien. On me dit que je ne suis pas dans la réalité. C'est quoi, la réalité ? »
Elle s'enflamme, elle déclame, convoque les rêves de ses 15 ans : « J'ai raté ma vie, parce que je n'ai pas atteint l'absolu. » Ses 15 ans, c'était Monaco. « Mais Angoulême aurait pu faire l'affaire. J'étais aimée de mes parents, un univers parfait » se souvient Fanny. Fille du gouverneur du palais des Grimaldi, :elle assure que la mer à l'infini, le clapotis des vagues sur les barques des pêcheurs - ni hors-bord ni immeubles de luxe, sa lors -, la chambre aux volets blancs sur lesquels l'eau se reflétait en dessinant des stries comptaient moins que l'immense tendresse du cocon familial. Jamais plus cette intensité, passé le paradis de l'enfance ? La belle a tout de même connu des amours de légende... Truffaut, le plus enviable à nos yeux, père de sa deuxième fille. Et, aujourd'hui, forcément encore, le coeur qui bat. L'exigeante ne se laisse pas attirer dans cette arène. Elle qui ne lit jamais les journaux, jure-t-elle, préférant se faire raconter les histoires du monde par ses proches, a détesté les gazettes, ces derniers mois. Lui prêter une liaison avec Gérard Depardieu, géant vacillant abandonné par une autre, et qu'elle aurait consolé ? « Non, pas moi du tout, ça, lâche-t-elle. Comment n'a-t-on pas vu l'artifice, une image pendant la promotion d'un film ? Mais qu'importe, rien n'est grave, car j'ai toujours l'impression de ne pas exister vraiment. Sauf dans mes rôles. » Que cet homme soit son partenaire sur scène aujourd'hui, John, pour lequel May se consume, ne trouble pas Fanny Ardant. Elle ramène tout à l'acteur : « Une des plus belles voix du monde... Sa façon poétique d'appréhender les réalités les plus violentes... Qui est John ? Est-il pervers ? Est-il innocent ? C'est une idée géniale d'avoir choisi Gérard pour ce rôle. »
Le reste, elle dit qu'elle s'en fiche : « Déjà morte. » Déjà morte ? On pense de nouveau à Truffaut. On ne le dit pas. Elle ajoute « C'est arrivé à un moment précis. » Elle prononce « moment » comme « maman »... On s'y perd un peu. Tout de même : morte ? Vie ratée ? Sentiment de ne pas exister ? Elle se justifie en souriant, refuse de reconnaître une gravité, une mélancolie menaçante à ses insasfactions, parle de légèreté dans l'abandon, de détachement volatile. Elle concède : « J'ai honte de dire : "j'ai raté"... J'ai trois beaux enfants, un superbe métier. Mais l'échec de certains films, la médiocrité parfois... Alors, je me promets : "La prochaine fois. La prochaine fois, ce sera différent." Il n'est jamais trop tard. J'ai appris à jouer du piano à 30 ans. Je ne renonce jamais. Je n'ai pas de regrets. Et rien n'est raté, car je suis dans une énergie folle. J'ai tout accompli dans un chaos inimaginable. Tous ces enfants, ce métier... Incroyable que ça me soit arrivé. Je suis si rétive à la norme que, lorsque j'ai eu ma première fille, à 23 ans, je mentais, je disais que je n'avais pas d'enfants. Simplement parce qu'on attendait ça de moi comme de toute femme. Ou bien, j'inventais que j'en avais trois. Pour choquer. Le plus drôle, c'est que j'en ai eu trois ! Ces bébés ont dû en souffrir parfois. Les hommes avec qui je les ai faits étaient également des hommes en désordre.Pourtant, j'ai su aussi me montrer raisonnable, je n'ai pas sousestimé mes responsabilités de mère, et j'ai aimé ça. Mes filles m'ont construite. Même si je reste un électron libre. »
L'emphase, les mots sublimés pour tenter de toucher au plus juste le vif de ses abîmes. Toujours en un somptueux sourire. Fanny Ardant avoue qu'elle se parle sans cesse : « Pour certains, le matin, il y a "du brouillard sur la descente du lit". Moi, dès le réveil, je suis aux aguets. Je veux tout saisir, comme sur un terrain miné. » L'intranquillité lui va si bien.
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