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France-Inter décembre 20, 2003
ECOUTER VOIR, émission de Rebecca Manzoni
RM: C ‘était un dimanche soir, le film était en noir et blanc, Jean-Louis Trintignant et Fanny Ardant de planquaient dans un bureau. Il faisait nuit et il lui parlait ŕ travers les marches d’un escalier où les barreaux d’une échelle, je ne sais plus très bien. Jean-Louis Trintignant sussurait quelque chose comme « je suis dans l’embarras, Barbara...» ou peut-ętre que ce n’était pas tout à fait ça, mais ce n’est pas grave, ce qui compte c’est ce qui reste : le film s’intitulait Vivement dimanche! et je découvrait Fanny Ardant.
Il y a eu Conseil de Famille de Costa Gavras, L’amour à Mort de Resnais ou elle incarne la femme de pasteur avant d’etre une séductrice-créatrice de ręves dans Paltoquet de Michel Delville. Une bouche rouge, une robe qui lui enserre la taille dans 8 Femmes de François Ozon, et l’année prochaine en 2004, Fanny Ardant sera à l’affiche de Nathalie, le dernier film d’Anne Fontaine, ce sera le 7 janvier précisement, au côtés de Gerard Depardieu et d’Emmanuelle Béart.
Fanny Ardant a choisi trois films pour jouer le jeu d’Ecouter Voir (...)
Nathalie (synopsis) un fragment du film Fanny et Emmanuelle Béart parlent de Depardieu
une chanson JE ME DORE d’ Alain Bashung
INTERVIEW
RM: En fait, il suffisait de Je me dore, il suffisait d’une chanson pour convaincre Fanny Ardant d’acheter le dernier album d’Alain Bashung.
FA: Oui.
RM: Bonjour, Fanny Ardant.
FA: Bonjour.
RM: Vous avez joué aux côtés d’Alain Bashung.
FA: Oui, j’ai adoré cet homme, parce qu’il a quelque chose d’ironique et très sensible donc c’est mélange de cérébral et de passionnel, et c’est vrai que c’est un pocte, il sait utiliser les mots, même pour la conversation en douce comme ça, entre deux prises. Je l’aimais beaucoup. Je l’aimais sa dégeine.
RM: Alors là, on écoutait Bashung et dans Nathalie, le film d’Anne Fontaine, vous êtes aussi une femme qui écoute, qui se fait son film en quelque sorte, qui se fait son cinéma au son de la voix de quelqu’un.
FA: Oui.
RM: C’est ce qui vous intéressait notamment dans ce personnage ?
FA: C’était tout, il y en avait plein de choses qui m’intéressaient, j’aimais le parcours de mon personnage qui était une femme qu’on veut prendre au premier degré, c’est à dire qu’en apprenant l’adultère, c’est pas tellement ça qui l’a choqué, parce que c’est une femme libre, c’est une femme active, c’est une femme qui travaille, mais c’était surtout une autre phrase que son mari lui avait dit : « allez, c’est comme ça, il faut se résigner, aprčs plusieures années l’amour meurt »
RM: Il dit même c’est normal.
FA: Oui, et ça, je trouve que tout le réveil de mon personnage, Catherine, c’est que justement qu ‘elle ne va pas se résigner et qu’elle va mettre en branle quelque chose qu’une minute avant, elle n’avait pas imaginée, à cause de la beauté de cette jeune femme, Emmanuelle Béart, comme parce qu’elle rentre par hasard dans ce bar d’hôtesses et que tout ce qu’elle n’avait pas prévu, parce que ce n’était pas une machination, c’est quelque chose sur l’instinct. Alors voilà, cet homme, mon mari, tout d’un coup elle découvre que donc l’amour est mort et que son mari a du la tromper mille fois et que surement il la tromperait avec une femme aussi belle, mais le deal ça va ętre qu’elle va lui raconter. C’est un peu comme dans la psychanalyse, elle paie, elle doit savoir ce qui s’est passé et en racontant... en effet c’est à double chose après, elle rentre comme dans un récit hypnotique, c’est comme Shéhérezade, elle est bercée par ces histoires érotiques, elles la troublent...
RM: Elle en jouit même...
FA: Oui mais en même temps c’est toujours à un double tranchant, elle en souffre aussi, parce qu’elle ne perd jamais de vue que c’est son mari, cet homme qui devient comme un homme mystérieux, comme un marin qui s’en va dans les ports, donc cette histoire a plusieurs degrés, et surtout ce qui se noue, c’est le rapport entre Nathalie et Catherine, Emmanuelle et moi, donc il ya quelque chose de dépendance après, surtout elles se sont vues toutes les deux avec leur fragilité , elles ont toutes les deux du plan dans l’aile, c’est pas justement des entités avec le monde des nantis et le monde des valets. Non, non, c’était...
RM: Oui, parce qu’a priori on se dit ces deux femmes-là, elles n’ont rien de commun.
FA: Non, non, comme avec toujours les apparences ou les clichés, ou les tiroirs. Et moi, mon personnage, je l’aime beaucoup, parce que c’est une femme incroyablement normale et comme tout ce côté mystérieux de chaque ętre soit disons normal, qui ont des métiers, qui rentrent à la maison, qui mettent des choses en frigidaire, qui embrassent leur mari sur le front mais qui ont ce pouvoir de l’imaginer.
RM: Elle porte des tailleurs, Catherine, des chemisiers...Qu’est-ce qu’elle a dans son sac à main cette femme-là ?
FA: Elle a des cigarettes, parce qu’elle fume, voilà une femme libre, (sourire) elle est gynécologue et quand tous ses clients sont partis elle allume une belle cigarette qu’elle fume dans son bureau. Elle a aussi des carnets d’adresses, parce qu’elle a beaucoup d’amis. Elle a cet homme qui la fait rire et qui lui fait toujours un peu la cour, avec qui elle aime rire justement. Et puis, qu’est-ce qu ‘elle doit avoir ? Elle y doit avoir un livre, elle doit avoir Les chants du Maldoror...
RM: Ca vous arrive parfois de garder des traces d’un tournage, de garder des objets?
FA: Oui, toujours je garde quelque chose. Ca peut ętre justement une boîte à cigarettes ou ça peut ętre une jupe, ça peut être des chaussures ou ça peut être un livre. Je me souviens d’avoir vu sur un décor comme ça l’édition originale de Bonjour tristesse quand elle était publiée chez Julliard. Et j’avais dit au décorateur « je peux le prendre ce livre ? » dont la couverture s’en allait en lambeaux, oui parce que j’étais allongée sur mon lit, je me disais « mais c’est incroyable, personne ne s’aperçoit que dans ce décor il y a l’édition originale de Bonjour tristesse », alors voilà...
RM: Et pour ce film-là, Nathalie alors, vous avez gardé quoi ?
FA: J’ai gardé...justement les petits chemisiers et puis...une belle jupe de Dolce&Gabbana, parce qu’il y a, à un moment donné mon personnage, il évolue, il s’habille différamment justement. Quand les troubles l’habitent, elle va séduire les garçon de bar et tout...J’ai gardé cette jupe.
RM: Alors Nathalie c’est une histoire de fantasme et l’un des films que vous avez choisi c’est aussi une histoire de fantasme, parce que c’est le récit, une histoire d’amour qui n’a jamais existé : c’est Lettres d’une inconnue de Max Ophuls. Pourquoi vous avez choisi ce film là ?
FA: Parce que, d’abord, j’ai été très frappé par le roman. J’aimais l’idée que toute une vie...
RM: ...parce que c’est une adaptation du roman de Stefan Zweig.
FA: Oui, très bien, Max Ophuls est un génie pour ça. Et ce qui m’avait frappé c’est qu’on pouvait aimer toute sa vie un inconnu...qu’on est ręvé, qu‘on est pleuré, qu’on est détruit et construit sa vie pour quelqu’un qui ne saurait jamais que vous l’aimiez. Ca me paraissait fou mais elle a vécu en męme temps, et ses petits bébés, enfin c’est tragique, donc moi, ce qui me plaît, ce que tout pour un autre film dont on parlera tout ŕ l’heure aussi, c’est l’idée qu’on vous dit toute votre vie se méfier des inconnus, alors que c’est à travers les inconnus qu’arrivent les meilleures choses.
RM: Alors le film commence sur Louis Jourdan qui interprète Stéphane, il rentre chez lui, il est très tard, on sent très vite que c’est un homme qui aime les mondanités, qui aime la débauche, et puis son valet lui remet une lettre, et cette lettre, elle commence comme ça (j’aimerais bien que vous lisiez le début, Fanny Ardant) :
FA: (prend le livre) Au moment ou vous lirez cette lettre je serai peut-ętre morte. J’ai tellement des choses ŕ vous dire et si peu de temps, peut-ętre...Enverrai-je cette lettre ? Je ne sais pas, mais je dois trouver la force d’écrire avant qu’il ne soit trop tard. Quand j’écrirai il apparaîtra peut-ętre qu’est-ce qui nous est arrivé était une raison au-delŕ de l’entendement. Si vous recevez cette lettre, vous saurez combien j’ai été à vous...toute entière, quand vous ne savez ni qui j’étais, ni męme que j’ai existé... Oui, c’est fort...
RM: Vous ętes émue-là...
FA: Oui, parce que c’est très très fort...
RM: Ce personnage est interprété par Joan Fontaine, elle va passer une nuit avec Stéphane...
FA: ...plusieurs fois...
RM: Plusieurs fois, et à un moment il doit partir à Milan et elle le retrouve à la gare... (cette scène du film)
RM: ...et il ne rentrera pas, enfin il rentrera mais il l’oubliera cette femme, Stéphane, il s’en va en train. Dans cette histoire Joan Fontaine tombe amoureuse de Louis Jourdan à l’oreille, parce qu ‘elle l’entend d’abord jouer du piano.
FA : Oui, elle était une petite jeune fille , elle habite le pallier et... après elle le rencontrera quand il déménage, elle le croise sur le pallier, mais c’est vrai que c’est d’abord le piano qui l’enchante... Puis elle a treize ans, c’est à dire qu’elle est rentrée comme à la religion, le jour qu’elle l’a entendu et qu’elle a vu cet homme, elle n’aimera que lui toute sa vie. Elle organise toute sa vie presque clandestine, parce qu’elle se fera passer pour une fille de joie, come on disait de cette époque, de la Vienne de cette époque, pour être avec lui, sans savoir que lui c’est une belle nuit qui passe, alors que pour elle c’est toute sa vie.
RM: Et J.F. dans ce film, elle interprète un même personnage à trois périodes différentes de sa vie : vous disiez, elle est jeune fille, ensuite elle est jeune femme...
FA: Pui après, elle est accomplie...
RM: Ca peut être un rêve d’actrice d’interpréter un même personnage à différentes étapes de sa vie comme ça ?
FA: Oui, mais surtout le génie de cette histoire c’est que on s’aperçoit qu’on ne change pas. On est toujours ses quinze ans...et que cette petite fille absolue, passionnée d’une façon irrationnelle, parce que surement ses parents auront du lui dire « allez, il faut faire un bon mariage, et puis un type solide » et tout... Et elle, elle a préféré l’imaginer et même quand elle est cette femme couverte de bijoux, qui tient le haut du pavé, c’est toujours la même... (chanson)
RM: On parlait de Lettres à une inconnue de Stefan Zweig et de la belle adaptation qu’en a fait Max Ophuls. Je sais que vous ętes une grande lectrice, Fanny Ardant ; pour le cinéma, ça était pareil ? Vous avez dévoré les films assez tôt ?
FA: Non, justement, j’ai habité une ville ou il n’y avait pas beaucoup de cinémas, alors j’ai été, c’était comme des séances de rattrapage très tard, mais j’ai trouvé que à Paris on pouvait tout voir même sur grand écran, donc j’ai une culture cinématographique à l’envers, c’est à dire, j’ai découvert les Hitchcock, j’ai découvert les Lubitsch, j’ai découvert tout ça une fois que j’en avais vu dans les années 70/80, donc j’ai les revus en pagaille mais aussi avec boulimie, puis tout d’un coup voir un cycle entier ou à la cinémathèque. J’ai une formation sauvage sans...comment dire...harmonie ni équilibre, mais finalement j’ai réussi à tout voir.
RM: Dans le deuxième film que vous avez choisi, c’est aussi un film en noir et blanc. Pour vous le cinéma c’est...c’est du noir et blanc ?
FA: Beaucoup, mais même le match de foot, pour moi c’est plus beau en noir et blanc. Il ya quelque chose dans le noir et blanc de mystérieux, peut-être que les premiers films qui m’ont donné une émotion c’étaient ...ou les belles photos...Je crois que la couleur enlève l’imagination, bref, dans le Tramway nommé désir c’était lŕ aussi une pièce que j’avais lu avant, qui m’avait beaucoup frappé. Et là aussi aucune déception en voyant le film et toujours aussi cette idée que c’est les dernières phrases de Blanche Dubois qui parle aux bras de l’infirmier ou du docteur et qui dit « j’ai toujours fait confiance aux inconnus », et je me souviens que cette phrase m’avait fait pleurer.
RM: Blanche Dubois c’est Vivien Leigh dans le film et elle arrive chez sa soeur, sa soeur est mariée à Stanley Kowalski.
FA: La beauté sur terre (sourire)...
RM: Qui est interprété par Marlon Brando et dont l’extrait qu’on va écouter c’est la première rencontre entre Blanche et Stanley, alors il y a Blanche qui porte ses robes, je ne sais pas si vous vous souvenez, mais elle porte des robes...
FA: Oui, très désuètes en même temps, parce que comme elle est toujours soucieuse de l’apparence qu’elle va donner, qu’elle a caché toute cette double vie comme dr. Jekyll et Mr. Hyde, très respectée, presque surannée.
RM: Alors que Marlon, lui...
FA: ...un petit Marcel (rire) (extrait du film TRAMWAY NOMME DESIR)
RM: Extrait de Tramway nommé désir, mis en scène d’abord au théâtre par Elia Kazan et ensuit au cinéma, alors bon, Marlon Brando...
FA: Il est comme la bête dans la jungle, il a rien à démontrer, on le voit męme déjà dans la voix, elle est sophistiquée ou elle essqie de pretend to be, de prétendre, et lui, il s’en fiche.
RM: Mai d’ailleurs, en revoyant le film, ce qui m’a frappé c’est précisement la voix de Brando.
FA: Moi, j’ai trouvé une voix complètement... moi, ce qui me plaît c’est ce qu’il balance les trucs, mais comme les gens qui ont tellement une force de présence, c’est pour ça que d’avoir ces acteurs mis ensemble c’est extraordinaire, parce que lui, il a une forme d’ironie, il a tout compris au premier clin d’oeil. Il a vu la fragilité de Blanche et qu‘elle est facilement enflammable.
RM: Qu ‘est-ce que vous pensez de Vivien Leigh, justement dans ce film ?
FA: Moi, je la trouve extraordinaire, c’est comme une porcelaine qui va se casser, donc on attend toujours et on veut pas qu’on lui fasse du mal, et alors donc tout ce côté inventif oů elle ment, ou elle se raconte des histoires. Je n’aime pas l’autre personnage-là, le type un peu fils à papa, qui est sur les marches de l’escalier, qui voudrait l’épouser...
RM: ...Mitch...
FA: Oui, tout ça c’est le côté bien pensant
RM: ...qui s’occupe de sa maman...
FA: Oui ! il était tombé amoureux de cette femme, qu’est-ce qu’il s’en fichait de son passé ! Moi, Vivien Leigh je l’ai trouvée justement dangeureuse, parce que c’est en effet pour mettre en péril toutes les bonnes lois de l’Amérique puritaine, et en même temps elle va ętre brisée par ça.
RM: Et c’est une femme qui veut toujours vivre dans le merveilleux, on parlait de ses robes un peu désuètes, vaporeuses, elle met un lamion autour d’une ampoule pour ne pas que la lumière crue...
FA: ...et puis elle a dit toute de suite qu’elle a enseigné l’anglais, elle a du enseigner la littérature anglaise, elle l’a parlé bien avec tout le monde du rêve de grands auteurs qui ont aidé à vivre, comme si un professeur de français, Stendhal, Balzac, et puis on lui dit, oh, redescend et fais-moi deux ou trois biftecks, donc c’est toujours pour anoblir et mettre de la beauté partout. Moi, j’aime beaucoup ça.
RM: Vous aimez ce personnage ?
FA: Oui, je trouve que c’est un personnage très bien écrit, parce que dès qu’après on comprendra à ce qui s’est passé, on comprend qu’elle est blessée à mort, que tout lui fait mal, et que cette chaleur, cette puanteur, ce côté vulgaire lui fait encore plus mal. Et puis dans ce tout petit appartement...et sa soeur, elle est incroyablement heureuse la soeur finalement, parce que elle, c’est à l’opposé, elle prend les choses comme elles arrivent.
RM: Un Tramway nommé désir, c’est tiré donc d’une pièce de théâtre de Tennessee Williams, vous-même, vous avez commencé votre métier de comédienne par le théâtre.
FA: Oui, justement, parce que quand on est jeune fille, on est très attirée par de grands personnages qui disent des choses magnifiques. C’est toujours par le verbe, c’est par les mots, que moi, je suis arrivée à ce métier. J’avais envie de dire tout haut de choses que je lisais tout bas...et bon, encore des personnages de Tennessee Williams ou les personnages de Racine ou les personnages d’Eschyle, enfin des gens qui nous ont aidé à vivre en disant des choses. On pensait « mais non ! tu seras jamais la reine d’Egypte » ou « tu seras jamais Lady Mackbeth », et curieusement, c’est toujours ces personnages qui nous ont enseigné quelque chose.
RM: Vous vous souvenez de votre premier rôle au théâtre, Fanny Ardant ?
FA: Oui, j’ai joué Hermione dans Andromaque de Racine. C’était une tournée théâtrale, je me rappelle j’allais répéter rue de l’Odéon et je marchais à vingt centimètres du macadam, tellement j’ai été heureuse...Et je me rappelle de mon premier vers, elle disait « je veux savoir, seigneur, si vous m’aimez »... (chanson d’Alain Souchon TAILLER LA ZONE)
RM: Vous écoutez beaucoup la radio, Fanny Ardant ?
FA: Oui, beaucoup, quand je fais ma toilette, donc...le matin et le soir (rires), mais j’en ai dans toutes les pièces.
RM: Ah, cependant !
FA: Oui, et puis j’aime changer la radio aussi, pas ętre abonnée à la même, je ne suis pas fidèle. J’aime beaucoup qu’on me raconte une histoire, justement. Je suis très sensible aux voix et j’aime bien la variété. J’aime beaucoup entendre les chansons, et justement dans la radio on ne sait jamais ce qu’il va arriver, parce qu’on n’a pas de programme de radio, donc on pousse le bouchon et tout d’un coup...bon, moi, je me suis fait tout ce que j’ai retenu c’est ce que j’ai appris à la radio ou la nuit, très tard le soir, quand on est une radio allongé dans son lit.
RM: Et là aussi, on se fait son film.
FA: Oui, et quand j’étais petite fille j’ai entendu (je ne sais pas si ça existe toujours) des pièces pour la radio, donc j’aimais bien le bruit des pas sur le gravier ou la porte qui s’ouvrait. Il fallait imaginer des choses...ou les bruit des voitures. Et c’est vrai que, vous m’avez demandé tout à l’heure, le noir et blanc, pour moi aussi le son est noir et blanc. Quand on entend marcher sur le gravier, le gravier est blanc, et forcément si la voiture arrive, c’est un bruit qui est noir, et forcément, s’il y a des réverbères, la lumière des réverbère est blanche... (fragment de la COMTESSE AUX PIEDS NUS)
RM: ...C’était pas le gravier, c’était une pélouse...
FA: Oui, où elle danse ! Ava Gardner qui danse pieds nus, magnifique, au milieu de gîtans.
RM: Extrait de la Comtesse aux pieds nus. Vous aimez danser vous-même ?
FA: Dans ma salle des bains, oui...(rire)
RM: ...en écoutant la radio...
FA: Oui.
RM: Jouer la comédie c’est comme danser un peu ou pas ?
FA: Oui, parce qu’en plus de ça comme vous ne dansez pas bien tout seul, on ne danse bien qu’avec un bon acteur ou une bonne actrice. On danse toujours à deux...ou à trois mais c’est une question de rentrer dans la danse.
RM: Dans cet extrait ou Ava Gardner danse incroyablement sensuellement...
FA: Ah, elle est extraordinaire !
RM: ...c’est un film qui est sorti en 1954, donc les années 50’ c’est les maillots de bain qui descendent un peu bas sur les hanches...c’est une époque que vous aimez ?
FA: Je trouve très belle pour le style, je trouve très très belle pour tout même, même les hommes, parce que je trouve qu’il y a quelque chose dans les vêtements qui est respectable, alors du coup les tabous sont plus forts. Je trouve que toute la société des années 50’ est une société incroyablement sensuelle. C’est comme tout le monde vit selon un conformisme apparent, tout le reste est tout ce qui est défendu, d’ailleurs tout le sexe, toutes les vies doubles, tout ça fonctionne beaucoup plus dans les années 50’ par exemple que dans les années 2000 ou 80’ ou il n’y a plus de tabous, ou il n’y a plus de formes, donc tout le monde... un mari qui trompe sa femme, tout ça. Moi, ce que j’aimais aussi dans la Comtesse aux pieds nus une scène que je trouvais extraordinaire, au casino, quand elle est au milieu de ces gens qui sont très riches qui sont un peu humiliants et qu’il y a un homme qui lui dit « vous voulez me suivre ? », et qu’elle part au bras d’un inconnu qui va devenir son mari, c’est prince italien.
RM: Vous aimes des histoires d’amour.
FA: Beaucoup, beaucoup, il n’y a rien d’autre, je n’aime pas la bourse (rires), si, j’aimerais les courses des chevaux peut-ętre, mais dès que quelqu’un vous parle et que vous le faites parler, ce qui est d’intéressant en lui, c’est ses histoires d’amour.
RM: Quand vous avez joué dans 8 femmes de François Ozon, on a beaucoup évoqué Rita Hayworth, parce que vous enlevé un gant mais on peut aussi penser à Ava Gardner.
FA: Complètement, moi j’avais aimé de reconstituer dans ma tête le clin d’oeil, Ava Gardner et une autre actrice moins connue qui s’appelle Ida Lupino, qui avait fait un film extrémement insolent qui s’appelait La Femme aux cigarettes, ou elle avait une robe avec une épaule décoletée et on entendait les gens « vous rendez compte, sa robe... » Et elle était assez insolente, toujours à une époque ou on fait la chasse aux sorcières à la cigarette, elle jouait le piano sur un piano blanc et elle posait ses cigarettes dont elle brulait le bois du piano ! on disait elle est folle ! (rires) Mais moi, j’adorais tout ça, l’insolence, et puis, Ida Lupino, on savait que c’était une femme qui allait pas se laisser faire. Quand elle bougeait, elle déplaçait quelque chose d’incroyable.
RM: Ca vous arrive de construire des rôles à partir d’autres films ou à partir des photos, Fanny Ardant ?
FA: Alors, c’est intéressant ce que vous me dites, moi, je n’ai jamais eu des musées ou des icônes, mais puisque le film de François Ozon était une sorte de clin d’oeil ou un hommage pour les grandes actrices des années 60’ et 50’, et curieusement, quand je jouais Maria Callas, on m’a demandé de lire des documents, des livres, tout ça ne m’a pas intéressé. Mais ce qui m’a frappé, c’est une ou deux photos qui me sont tombées sous les yeux par hasard, parce que moi, je ne sais pas ou l’on trouve les photos, et donc il y a eu des photos qui m’ont beaucoup frappé. Je les avais mis sur mon miroir dans ma chambre, et c’étaient des choses quelquefois pas connues, tout d’un coup un visage de Maria Callas ou elle a mis sa figure dans ses mains « est-ce que c’est avant le concert ? est-ce que c’est après le concert ? ». Et ça pouvait me provoquer plein d’imaginations que je ne serais jamais venue vérifier, mais qui me nourissaient.
RM: Vous vous racontiez les histoires à partir de la photo ?
FA: Oui, elles me donnaient une indication, mais d’une façon obscure...parce que moi, je trouve que tout ce qui vous sert, ce n’est jamais quelque chose de rationnel et clair. Ce qui vous fait avancer, c’est les choses obscures.
RM: On va écouter un extrait de la Comtesse aux pieds nus, un extrait dialogué cette fois, donc il faudrait qu’on lise ensemble, on fait ça chaque fois, donc c’est un extrait avec Humphrey Bogart, qui joue un rôle d’un scénariste et d’un réalisateur, qui va réaliser d’ailleurs trois films avec Maria Vargas, et dans cet extrait...Je vous attends...
RM: Vous faites qui ?
RM: Alors moi, je vais faire Harry, en fait, je vais faire Humphrey Bogart (rires). Non, je vais le faire très mal comme d’habitude...Donc vous, vous ętes Maria. C’est parti !
FA: Je suis restée à ma place.
RM: C’est à dire ?
FA: Dans la poussière, dans la rue...
RM: Tu crois tu pourrais y rester ?
FA: Probablement pas, je ne serais pas plus à ma place là-bas qu’ici...
RM: Où est-tu, Maria ?
FA: Un pied dans la poussière et l’autre en dehors
RM: Tout ça, ça n’a pas été une bonne période pour toi, hein ?
FA: Ca a été au-delà de mes espérances comme un conte des fées. Je suis devenue la Cenicienta...
RM: C’est Cendrillon en espagnol, c’est ça ?
FA: J’ai de belles robes, des bijoux en or et en argent, j’ai un carosse qui n’est pas tiré par deux chevaux mais par deux cents, des milliers d’hommes fantasment sur moi, les mčres donnent mon nom ŕ leurs bébés, les jeunes filles se lavent avec un savon dont je fais la publicité mais je n’utilise męme pas...Et il y a tant d’autres choses, tout ce qui peut-ętre loué dans ce beau monde.
RM: Tu as oublié l’un des personnages les plus importants de l’histoire.
FA: Non, j’ai laissé de côté le prince charmant...Je m’étais rendu compte que le prince cherchait Cendrillon juste pour lui remettre son soulier... (extrait du film Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz en version originale)
RM: La comtesse aux pieds nus, c’est l’histoire d’une actrice qui va finir par partir avec un inconnu, mais c’est d’abord l’histoire d’une actrice qui va deveir une star incroyable à Hollywood, alors qu’on est allé la chercher à Madrid dans la rue, elle était danseuse de cabaret. Dans ce film on voit aussi une actrice qui est parfois totalement humiliée finalement.
FA: ...parce que transformée, construite. C’est comme si l’on avait forcée à rentrer dans un modèle dans lequel elle étouffe. Moi, j’aime bien qu’elle enlève toujours ses chaussures, parce que, justement, elle ne peut ętre la panoplie de la dame très chic qui arrive...Le monde va trop vite. Moi, je trouve que c’est bien cette scène que vous avez lu, parce qu’elle se moque d’elle-même, elle fait comme si tout allait bien madame la marquise...mais au fond, tout ce qu’elle a...Elle n’a pas l’amour, les gens sont des gens étriqués, et puis elle aime les hommes...C’est toujours des films dans les années puritaines et c’est incroyable comme ça a fait naître aux écrivains et aux metteurs en scène des personnages qui sont comme de la dynamite, parce qu’ils ne rentrent pas dans le moule. Ils vont ętre broyés par la société mais au moins pendant un temps ils ont vécu comme ils voulaient, c’est à dire avec ce qui est incompressible dans un être humain, c’est sa liberté, sa façon d’être, de ne pas rentrer dans la bonne petite société.
RM: Mais là, le moule dans lequel elle ne rentrait pas, c’est celui du cinéma hollywoodien.
FA: Oui, parce qu’on lui demande justement de ne pas faire parler d’elle autrement que par les rôles, toujours une apparence lisse, mais elle, elle s’en fiche. Petit à petit, près avoir atteint le sommum de la célébrité, elle est de nature inquiète, tourmentée donc elle veut toujours chercher plus loin, et puis elle va chez le milliarder, il fallait mieux rester à Hollywood alors ! Les milliarders qui sont habitués à tout payer, et peut-être c’est elle qui s’est fait mal tourné la roulette...mais vous voyez comment il lui parle au bout d’un moment, c’était comme si elle avait été achetée. Et comme elle était achetée elle doit se taire. C’est pour ça que j’aime l’arrivée de cet homme qui déteste voir cette femme sublime être humiliée par de gros marchands de soupe... Moi, j’ai vu ce film très jeune et là, je me disais « c’est comme ça la vie...C’est comme ça la vie, il ya toujours un inconnu qui vous sauve. » (sourire)
RM: C’est comme ça la vie, mais ce qui est frappant, parce que La Comtesse aux pieds nus c’est le premier film que Mankiewicz a fait en tant que producteur, il est producteur indépendant sur ce film-là, parce qu’il a un discours sur le monde du cinéma : le producteur c’est franchement le con-là qui pense que tout s’achète, celui qui est chargé de relations publiques et qui vous vend une carrière, c’est quand-même une description du milieu du cinéma qui est...
FA: Mais regardez, il ya toujours des vendeurs, depuis que le monde est monde. Ca doit ętre deux mondes qui coexistent, le monde des gens qui fabriquent pour vendre à tout prix et puis ceux qui créent. Le personnage d’Humphrey Bogart c’est celui qui crée, et qui avait une passion pour cette actrice, parce qu ‘elle amenait l’électricité, le côté fou sauvage, donc moi, j’ai toujours entendu parler de ça. Et en męme temps j’ai rencontré des producteurs extremement poétiques, donc il faut que ça existe pour...justement, ça gêne dans les entournures.
RM: C’est très beau d’ailleurs, cette histoire d’amitié entre Humphrey Bogart, qui est réalisateur, et Ava Gardner qui est son actrice.
FA: Et quand il revient pour lui reproposer, et c’est lui qui s’aperçoit que ça va claquer. Je trouve que ce qui se passe entre un metteur en scène et une actrice, c’est très profond, donc lui, il la connaît dès le début, donc il voit qu’elle va vers un abîme. Il ne sait pas reconcilier la nature de cette femme libre, indépendante, sauvage, sensuelle avec ce monde froid, calculé, contrôlé d’Hollywood.
RM: Vous vous souvenez aussi de cette scène ou Ava Gardner va se baigner, elle est en Italie. Elle a mis un bonnet de bain et elle met les orteils dans l’eau...Elle est un peu ridicule à ce moment-là (Fanny rit aux éclats)
FA: J’ai pas le souvenir de ça, mais quand vous en parlez on peut le voir, parce que l’eau devait ętre froide, mais moi, j’aime bien. C’est très touchant, il ya des films qui sont des chefs d’oeuvre et qu’on reregarde et on dit « mais j’aime pas ça », est-ce que ça vous n’a pas frappé de dire « il n’est pas bon cet acteur » alors que c’était une gloire incroyable ? Mais c’est la même chose pour la littérature, c’est bien d’avoir à chacun ce pouvoir de dire « je n’aime pas ».
RM: Là, vous allez changer de rôle si je peux dire, c’est dire que vous allez réaliser un film.
FA: Enfin, c’est un tout petit truc, ça fait partie d’une collectin ou des producteurs ont eu cette idée de faire vingt court-métrages sur vingt arrondissements de Paris, en traitant la rencontre amoureuse. On m’a confié le 16e arrondissement, puisque j’y habite, donc...voilà. Maintenant il faut le tourner, mais c’est comme un petit exercice de style. Moi, je suis avant tout une actrice. RM: Vous auriez pu faire un film sur une autre ville que Paris, Fanny Ardant ? FA: Oui, j’aurais pu faire Rome, j’aurais pu faire Lisbone...et tout d’un coup quand vous me posez la question, oui ; la ville, finalement, ce n’est pas important, bizzarement...C’est comme si j’allais trahir leurs court-métrages (rire), mais c’est plus important la rencontre amoureuse. On s’aperçoit que finalement une histoire c’est toujours la chair, et puis tout le reste, le mur d’un cimetičre qu’il soit à Saint-Petersbourg ou quelque part, c’est pareil. C’est les ętres humains les plus importants. RM: Je vous remercie beaucoup d’être passé dans Ecouter Voir, Fanny Ardant... FA: C’est moi, qui vous remercie. RM: ...et je rappelle que Nathalie sort en salle le 7 janvier. Merci. FA: Merci.
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