La Libre Belgique

janvier 20, 2004

 

 

Fanny Ardant, une femme d'absolu

 

 

Dans «Nathalie», d'Anne Fontaine, la comédienne décline son thème favori, l'amour

 

 

par Jean-François Pluijgers

 

 

 

Jupe fourreau noire, pull croisé assorti, Fanny Ardant s'affiche élégante mais sans ostentation. Sensuelle au naturel, comme ce sourire se muant volontiers en rire complice. Et cette voix, bien sûr. Une voix qui, à peine a-t-elle prononcé un «Racontez-moi» d'introduction, achève de mettre son interlocuteur sous le charme. Ne reste alors qu'à se laisser bercer par le flot de ses paroles, comme en cette après-midi, dans une suite de l'hôtel Métropole...

 

 

 

En vous voyant, dans «Nathalie», aux côtés de Gérard Depardieu, on a un peu le sentiment de retrouver le couple de «La femme d'à côté». Ce sentiment vous a-t-il effleurée?

 

Les gens qu'on aime, on les aime pour toujours. Cette impression de bien-être, de joie absolue de jouer avec quelqu'un que j'aime par-dessus tout, c'est comme un fil ininterrompu... Un peu comme si la conversation s'était... hop... (le geste accompagne la parole dans les airs) et qu'elle recommençait.

 

 

Mathilde, dans «La femme d'à côté», se consumait par soif d'absolu. Catherine, que vous jouez dans «Nathalie», pourrait-elle être son prolongement, si la vie en avait voulu ainsi?

 

Oui. Même si je vois en elle une femme plus positive qui, plutôt que de se tuer, choisit de ne pas se résigner. Elle n'aurait pas été la suite de «La femme d'à côté» si elle avait accepté la situation sans broncher. Le fait de ne pas se résigner, de décider de prendre l'histoire à bras-le-corps sans savoir ce qu'elle va trouver derrière la porte de ce bar, c'est comme une forme de «Sauvez l'amour, malgré tout».

 

 

La dimension manipulatrice de Catherine vous parlait-elle, notamment au regard du fait que la comédienne que vous êtes est amenée à être manipulée par des metteurs en scène?

 

Mmh. (Rires) Je n'ai jamais tellement pensé à manipuler, mais plutôt à une curiosité de petite fille se disant «mais qu'est-ce que je n'ai pas?» Elle ne sait pas jusqu'où elle va aller, ce n'est pas dit dès le départ. Nous, spectateurs, nous sommes dans le même état d'esprit que Catherine: elle rentre dans une situation qu'elle a créée, mais qu'elle ne contrôle pas... C'est presque du romanesque.

 

Quant à la deuxième partie de votre question, j'adore être manipulée. Parce que je ne veux pas contrôler, rien. Je n'ai pas envie d'être usée, ou utilisée, mais manipulée, de la part d'un metteur en scène comme François Ozon, par exemple: cela participe du plaisir d'être une actrice, d'être entrée dans l'univers de quelqu'un et d'avoir été poussée sur un échiquier...

 

 

On vous associe plus volontiers à des femmes en plein trouble qu'à des rôles de comédie. Est-ce une inclination personnelle, ou un manque d'imagination de metteurs en scène?

 

Je ne suis pas une rigolote. (Rires)

 

 

On vous découvre pourtant fort enjouée...

 

Oui. Mais je me suis toujours retrouvée dans des comédies comme un personnage... Rappelez-vous Eva, dans «Pédale douce»: elle attendait le prince charmant, elle était plombée, elle se disputait dans son bistrot à la noix... J'adore la comédie à la Feydeau, dans laquelle le mécanisme de drôlerie, ce sont les situations, pas le personnage. Et j'aime les gens extravagants, fantaisistes, l'alcool, la dérive, etc. Mais en même temps, aussi bien dans les romans que dans les films, il n'y a que les histoires d'amour qui m'intéressent. Je suis donc aussi un peu fautive. Je suis de nature obsessionnelle: donc l'amour, l'amour et l'amour. Je n'ai jamais joué le rôle d'une femme ambitieuse qui soit agent de change et puisse faire couler la bourse. On ne me l'a pas proposé mais, au bout d'un moment, on est responsable de sa vie. S'il y avait une comédie demain, pourquoi pas. Mais on pense souvent que la comédie est la seule recette de bonheur ou de divertissement. Alors que pour moi, un film très fort est un divertissement au sens pascalien du terme, qui vous divertit de votre petite vie à vous- même. Les films de Ettore Scola, par exemple: j'aime quand on flirte de façon légère avec des choses graves.

 

 

Emmanuelle Béart dit de vous que vous avez une façon si particulière d'être totalement là et toujours ailleurs...

 

(Petit rire) C'est vachement bien dit. Je suis beaucoup dans le moment présent, il n'y a que celui-là qui m'intéresse. Dès qu'il est fini, adieu. Voilà sans doute ce qu'elle veut dire. Je crois beaucoup aux rapports intenses et forts, avec un début, un milieu et une fin. Je n'ai pas d'amis avec qui je traîne sur les trottoirs, ou pour manger dans les restaurants. Je n'ai pas cela, donc je profite de chaque moment avec des gens que j'aime pour qu'il soit très fort et sans lendemain. Et si la vie m'apporte des lendemains, alors, tant mieux. Mais moi-même, je ne les aurai jamais provoqués.

 

 

«Nathalie» aborde aussi la notion du temps qui passe. Vivre dans le moment, c'est une façon d'éluder la question?

 

Non, parce que je l'avais à vingt-cinq ans. Je ne me projette jamais dans l'avenir. Ou alors, très jeune, je pensais que la vraie histoire de la vie, c'était savoir finir, comme un roman. C'est la fin d'un roman qui porte son sens - si la fin n'est pas bien, cela vaut pour tout le roman. C'est la même chose pour les films, et pour nous. Je me suis donné un temps inéluctable, tout cela n'était pas ad vitam aeternam. Il n'y a donc pas à pleurnicher en se disant que la vieillesse est l'anti-chambre de la mort - j'y ai toujours pensé, depuis l'âge de vingt- cinq ans, en me disant que ce qu'on m'avait donné, on me le retirerait. Les histoires d'amour, le succès, la réussite, tout est précaire - me dire que tout s'en irait était ma seule façon de jouir des choses.

 

 

Vous existez néanmoins dans la durée. Vous avez cette faculté rare de continuer à susciter le désir du public...

 

Là aussi, j'étais une privilégiée, à travers les histoires. Et puis, par exemple, je n'ai jamais été une jeune fille... (rire)

 

 

Qu'entendez-vous par là?

 

Vous avez les jeunes filles légères, blondes, qu'on appelle du haut des balcons et qui descendent sur des voitures décapotables. Moi, jamais. J'ai toujours été lourde: quand j'aurais dû être une jeune fille, j'étais déjà une femme. Quand je dis lourde, comprenez-moi: tragique, dramatique. Au fond, c'est comme les vins qui ont bien voyagé. Peut-être que, sur le moment, j'ai regretté de ne pas être une jeune fille que l'on faisait danser, mais on ne peut pas tout avoir. Dans les jeunes filles, il y a quelque chose, il le dit bien, Proust: quand c'est parti, c'est parti. Tandis que dans la femme comme dans l'homme, c'est l'âge, comme cela, d'incarner: massif, comme les arbres, pas comme les fleurs. J'étais un arbre, et pas une fleur. (rires) Je le trouve au moment où je vous le dis...

  

 

 

 

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