
Le Monde.fr
janvier 6, 2004
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Fanny Ardant : "L'amour... il n'y a que ça"
Dans Nathalie d'Anne Fontaine, Fanny Ardant nous prend par le col et nous embarque. Moins avec ses dialogues qu'avec ses silences, qui vous expliquent tout, sa souffrance et ses espoirs, sa fierté...
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ADEN | 06.01.04
aden : Dans Nathalie... vous jouez une femme trompée qui paye une prostituée pour séduire son mari. C'aurait été surprenant de vous voir interpréter le rôle de la prostituée...
Fanny Ardant : J'aurais accepté ! J'aurais aimé entrer
dans cet imaginaire et dans l'ambiguïté de ce rôle.
Vos plus beaux films ne sont-ils pas des duos : avec Depardieu dans La Femme d'à coté, Trintignant dans Vivement dimanche, Schygulla dans Aventure de Catherine C, Dussollier dans L'Amour à mort... même dans Huit Femmes ressort votre face-à-face avec Deneuve.
On se perd, et donc on se trouve, dans le regard de l'autre. Je ne crois à la vie que par duo... On dit qu'on ne danse bien qu'à deux. Je préfère ça à un monde où tout s'ajoute : un plus un plus un plus un... d'accord, mais c'est quand "un" rencontre "un" que tout arrive. Pas de Danton sans Charlotte Corday. Par exemple, j'adore Kill Bill. Il y a l'ennemi et l'ami, l'allié et l'adversaire. Même quand il faut régler les problèmes, c'est à deux que ça se passe.
Dans Nathalie... votre personnage cherche une remplaçante qui prenne le relais dans sa vie de couple ?
Elle improvise. Tout lui arrive par instinct. Sa seule marque de fabrique, c'est qu'elle ne se résigne pas. Quand elle apprend que son mari la trompe, ce qui la fait réagir, c'est la phrase "c'est normal que tout finisse". Elle voit soudain l'endormissement de son couple comme l'antichambre de la mort, et moi, ce qui me plaît, c'est qu'elle invente quelque chose pour réveiller sa vie. Le plus intéressant, c'est que c'est une femme ordinaire, dans le sens où elle a un métier, un mari, une maison, un enfant... Ce n'est pas une femme à la dérive, ni perdue. Elle n'est pas dans une situation d'extrême détresse. Mais elle veut sauver sa vie, sentimentalement.
En écoutant les récits sexuels de la prostituée ?
C'est une histoire... comme du théâtre. Tout passe par le prisme des mots... qui contredisent les visages. Le visage des acteurs, c'est là que tout se joue. Donc ça ne peut être qu'un film d'acteurs et pas d'action. Les coups de couteaux sont dans les paroles.
Cette femme fait parler les autres mais ne se livre pas.
Oui, elle ne s'épanche pas. Au fond, on ne sait rien d'elle. Juste que lorsqu'elle était plus jeune, on disait qu'elle était un "bon coup". On peut reconstruire sa vie amoureuse, par son silence. Ce n'est pas une bonne du curé qui découvre la vie sexuelle, mais elle ne fait pas de commentaires. J'aime beaucoup ça !
Le mystère ?
Le non-dit. Je déteste la transparence, la victime qui arrive avec tous ses bagages... J'aime bien les gens qui avancent masqués. J'adore Marivaux. Ses personnages ne disent jamais de façon directe qu'ils sont amoureux. C'est très français. Le verbe ! Dans Les Liaisons dangereuses, je suis sûre que Merteuil est folle amoureuse de Valmont, et le désastre absolu arrive parce qu'elle n'a pas voulu lui dire franchement "je vous aime .
Une fois encore, vous jouez les grandes amoureuses.
Mais... il n'y a que ça ! Je ne connais aucun chef-d'œuvre, aucun grand personnage sans quête d'amour. Je me suis déjà dit : quel rôle je n'ai jamais joué ? Celui d'un assassin ? Mais dans les couloirs et les détours d'un assassin, il y a la possibilité de trouver de l'amour. Même chez une épave, je distingue toujours un paradis perdu. En revanche, jouer une femme de pouvoir, ambitieuse, je ne crois pas en être capable ; parce que ça ne m'intéresse pas. J'ai souvent dit que je n'ai pas besoin qu'on m'aime, mais j'ai besoin d'aimer ceux que je joue. Un des seuls rôles où je n'avais aucun point commun avec mon personnage, c'était celui de L'Amour à mort : une femme sereine, altruiste, harmonieuse... Moi je suis plus violente, plus destructrice. Pendant quelques mois, je me retrouve comme ça en bonne compagnie.
Et les "méchantes" ?
Lesquelles ? Je n'ai pas envie de rôles qui dégradent l'image de la femme. Mais la méchante, c'est un cliché qui peut être dépassé. Merteuil, encore... je l'aime incroyablement. Elle a l'ambition, puis le remords, et, au bout du compte, au bout de toutes ses turpitudes, vous l'aimez. Et j'adore Glenn Close dans cette version des Liaisons dangereuses réalisée par Stephen Frears.
Ici, dans le flot de paroles, et dans les variations de votre voix, il y a quelque chose d'hypnotique...
La relation même de ces deux femmes, dans le film, est d'ordre hypnotique. C'est le même plaisir que dans un hammam. On subit l'atmosphère. On se laisse aller à des impressions sensuelles. Il y a les mots, mais ce n'est plus cérébral. On n'écoute plus vraiment.
Entre ces deux femmes, il y a un rapport de metteur en scène et d'actrice.
Il y a un effet de poupées russes qui s'emboîtent. L'une met en scène sa vie et, ensuite, le personnage d'Emmanuelle Béart met en scène les récits de ses rencontres avec le mari de de celle-ci. Mais je dirais... que c'est à la portée de tout le monde ! Il faut juste un peu de romanesque, une forme de fantaisie et d'imagination. De l'autre côté, ce sont deux femmes plongées dans une vie très concrète. Gynécologue, prostituée... Elles exercent un métier qui cherche à ignorer les états d'âme en s'occupant des corps.
Vous revoir aux côtés de Gérard Depardieu suscite d'emblée l'émotion...
Gérard, c'est l'homme avec qui j'ai joué mon premier rôle au cinéma, le premier homme que j'ai aimé au cinéma... C'est inscrit - dans le film de Truffaut, et dans nos vies. Il fallait tourner très vite, et la première scène, à la façon dont il m'a serré la main, il m'a fait oublier la caméra. Entre nous, ç'a été un feu d'artifice. Et ce dont le spectateur a été témoin, c'est là. Rien ne peut l'anéantir. On en revient toujours à ça : il y a l'acteur et tout ce qu'il apporte avec lui de souvenirs et d'imprévus. Ici, c'est la première fois... qu'il joue mon mari.
Quand votre personnage finit par confondre la réalité et sa représentation, il définit l'ambiguité même d'une actrice.
Etre actrice, c'est une chance de se composer soi-même. Tous les
personnages qu'on interprète, ce sont comme des billets d'excuse. Des
issues de secours, démultipliées. Et on finit, en jouant les autres, par
jouer ce qu'on est. C'est le paradoxe, et c'est ce qui fait qu'il y a
autant de Lady Macbeth que d'actrices. Ce qui change tout, c'est la peau.
C'est la vôtre, elle est unique, pleine de votre vision de l'amour, du
rôle, de votre métaphysique. C'est parfois conscient, souvent inconscient.
Quand on est très jeune et qu'on s'avance dans la carrière à tâtons, dans
le noir, sans savoir, il y a malgré tout quelque chose de plus fort que
vous qui vous guide. Bien sûr, ce serait arrogant de croire que l'on
choisit. Au début, on est choisi. Mais on refuse aussi. Moi, je ne crois
pas qu'un acteur doit pouvoir tout jouer. On peut, mais on ne veut pas. Ma
grande chance, en débutant, c'est d'avoir été mise tout de suite face à
des gens d'une qualité extrême. ça m'a portée. Il y a eu Les Dames de
la côte de Nina Companeez, puis Truffaut. Ensuite, il y a ce qui est
important... pour tout le monde : c'est de savoir pourquoi on se réveille
le matin. Comment être dans une envie de vivre qui fait qu'on va supporter
tout le reste ? Moi, il y a sans doute deux choses qui me motivent plus
que tout : aimer, et jouer.
Propos recueillis par Philippe Piazzo
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