Le Quotidien du Cinéma

décembre 18, 2003

 

 

 

ENTRETIEN AVEC FANNY ARDANT 

 

par Pierre Lucas  

 

Dans Nathalie…, votre personnage, Catherine, propose à une prostituée de séduire son mari qui la délaisse. C’est un jeu dangereux, pervers, mais qui n’est possible que parce que Catherine aime toujours son mari, qu’il règne une compréhension mutuelle au sein de ce couple.

 

Fanny Ardant : Oui ; au début ce n’est pas un jeu pour elle, elle veut sauver son histoire d’amour. Elle ne comprend pas ; ce n’est pas tellement le fait qu’il l’ai trompé une nuit - parce qu’elle est assez intelligente pour ne pas en faire un drame- mais c’est plutôt la phrase : "C’est normal que ça s’éteigne entre un homme et une femme…", et elle, elle aime toujours follement son mari. Elle ne rentre pas dans un jeu au départ, elle veut comprendre, elle veut savoir, c’est pour ça qu’elle a recours à cette prostituée qui pourra moyennant finances lui raconter… Cela part comme quelque chose d’assez sain, et après ça devient plus pervers parce que plus elle voie son mari s’enfoncer dans ses mensonges et plus elle noue un lien d’amitié, de complicité avec cette femme. Après, comme toute relation est dangereuse, il y a quelque chose qu’elle ne contrôle plus mais, en effet, c’est important de dire que cette histoire ne peut avoir lieu que parce que ce couple est encore électrique, ce n’est pas un couple mort. 

 

D’ailleurs, lors de ces monologues érotiques que Marlène/Nathalie adresse à Catherine, les expressions sont sans détours, les dialogues sont crus mais on sent que ce ne sont pas les faits qui sont en jeu. 
 

Fanny Ardant : Oui, ce qui est important entre ces deux femmes, c’est l’écoute. Pour la première fois, Marlène parle à quelqu’un qui l’écoute, qui est chaleureux. Catherine est gentille, ce n’est pas la dame avec les poings sur les hanches ; elle est blessée mais elle ne le montre pas. En effet, dans les mots, elle ne va pas s’arrêter sur les positions, les machins… Tout récit érotique est quelque chose qu’on ne peut pas contrôler parce que celui qui écoute ne dit rien. 

 

On sent que Catherine et Marlène apprennent l’une de l’autre, mais qu’apprennent-elles exactement ? 
 

Fanny Ardant : Ce n’est pas apprendre comme un itinéraire avec un jeu de l’oie mais elles se sont comprises. Parce qu’au fond, Marlène quand elle a vu cette femme rentrer dans ce bar, elle a vu qu’elle avait du plomb dans l’aile, qu’elle était fragile – d’une façon intuitive. Et vice versa : pourquoi Catherine aime Marlène ? Parce qu’elle a vu que malgré ses airs de séductrice qui peut faire tourner la tête des hommes, c’était aussi une femme fragile. Finalement, elles n’ont pas appris l’une de l’autre mais elles se sont trouvées. 

 

Fanny Ardant et Gérard Depardieu qui jouent le mari et la femme au cinéma, on ne peut pas dire que c’est un choix innocent de la part d’Anne Fontaine, d’autant plus que cette fois la situation de La Femme d'à Côté est inversée : votre personnage n’est plus l’objet du désir, il est délaissé au profit d’Emmanuelle Béart… 
 

Fanny Ardant : Oui, moi ça me plait. Parce qu’on n’a pas qu’une vie et parce que j’ai toujours détesté les étiquettes, on étiquette trop vite quelqu’un. Dans la même vie, on peut être l’amante ou la femme délaissée… J’ai aussi joué dans Le Colonel Chabert avec Gérard, une femme qui avait l’air de ne pas le reconnaître ; en fait cette femme l’aimait toujours mais la pression sociale, politique de l’époque sous la Restauration… C’était la preuve, la démonstration qu’on est la même mais qu’on est différent et qu’il ne faut jamais se fier à l’apparence ou aux rôles. Et pour ça, Gérard c’est une joie de le retrouver. Comme on se connaissait, on pouvait jouer le mari et la femme sans avoir la timidité inhérente à deux acteurs qui se rencontrent pour la première fois. 

 

Lors d’une interview que vous aviez accordée lors de la sortie du Colonel Chabert, vous évoquiez Gérard Depardieu en ces termes : « Gérard a une telle humanité que ça me serre le cœur. Il comprend tout comme s’il avait mille ans. ». C’est toujours d’actualité ? 
 

Fanny Ardant : Oui. Regardez l’humanité de cette homme dans Nathalie… Il y a très peu d’hommes capables de dire : "Je t’aime", il a quelque chose, une ‘humanité animale’, instinctive. Alors quand on joue avec lui, on ne joue pas, on se laisse aller. Par la façon dont il regarde, il n’y a pas le petit jeu construit d’un acteur (même s’il est un immense acteur, bien sur) il y a derrière lui quelqu’un qui appartient à la terre, qui sait, qui sent, qui voit… Je me souviens dans le Colonel Chabert, ça brisait le cœur de voir ce Chabert qui s’en aller dans sa maison de retraite alors qu’elle aurait pu repartir à son bras… Là dans Nathalie…, les premières conversations avec lui, c’est douloureux, surtout ce côté ‘constat’ en disant : " ‘Bon allez, il faut tourner la page… c’est pas grave"… C’est pas grave ? C’est très grave ! 

 

Et que diriez-vous d’Emmanuelle Béart avec qui vous aviez également déjà tourné, dans Huit Femmes ? 
 

Fanny Ardant : Sur Huit Femmes, on s’est juste croisées, juste deux petites phrases. J’aime beaucoup son mélange de fragilité, d’ironie. Je me suis tout de suite sentie bien avec elle, j’étais subjuguée par cette beauté, cette grâce, ce sourire… Et après on pouvait s’amuser ! J’aime les acteurs qui ont une autre dimension, qui ne sont pas que sur leur ligne. J’aime bien la complicité, parler d’autre chose que ce qui se passe sur le plateau. J’aimais bien être avec elle. Si ces récits érotiques dont on parlait tout à l’heure provoquaient en moi cet effet hypnotique, c’est que j’aimais être avec elle, j’aimais la regarder, l’écouter. J’ai beaucoup ri avec elle.

 

On s’avance masqué mais on ne reproduit que ce qu’on est, ce qu’on a vecu ou ce que l’on est en train de vivre. Je touche du bois mais ça ne m’est jamais arrivé de vouloir prétendre jouer des sentiments amoureux avec quelqu’un que j’aurais détesté. La présence de la caméra est tellement forte, tous ces gens autour, ces techniciens… on doit s’oublier, se plonger dans le regard de l’autre. J’ai besoin de me sentir bien avec quelqu’un, même si on ne se connaît pas. Déjà dans Huit Femmes, à sa façon de me regarder le matin, je me disais : "ça va être bien". Je n’aime pas tout ce qui me rappelle que je suis une actrice. Je n’aime pas jouer avec quelqu’un qui n’est que acteur, s’il est autre chose qu’un acteur alors il me fait oublier que je suis une actrice et il me fait oublier la caméra. C’est plus du domaine du jeu que du fait de bien dire ses lignes, de bien respecter les marques…C’est pas intéressant tout ça. Bien sur, c’est nécessaire mais je crois beaucoup que l’alchimie dépend du regard de l’autre. 

 

A propos du regard des autres : les réalisateurs ont souvent vu en vous une personnalité tragique ; est-ce que ça vous a troublé ? 
 

Fanny Ardant : Non, parce que j’aurais pu m’y reconnaître. C’est pas complètement faux, je suis un peu ‘coupable’, il y avait quelque chose de moi. C’est pourquoi j’étais reconnaissante envers ceux qui me portaient vers la légèreté et qui m’entraînaient vers la comédie ou le champagne… C’est pour ça que j’aime assez qu’Anne Fontaine m’est choisi pour ce personnage qui n’est pas qu’une femme douloureuse, elle n’est pas ‘tragique’. Alors que moi, de par mes goûts, j’irais plus vers la tragédie (rires), vers le noir, noir, noir… Peut-être parce que je suis une incurable pessimiste.

 

 

 

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