Le Soleil.ca

       juillet 16, 2004

 

 

 

Le feu Ardant



par
Gilles Carignan

 

 

 

L’énigme Fanny retrouve Gérard Depardieu et Emmanuelle Béart dans « Nathalie… »

 

 

Fin d’une longue journée. Il fait déjà presque nuit quand Fanny Ardant nous ouvre la porte de sa chambre d’hôtel, pour une ultime et dernière conversation autour de Nathalie…, le film qui arrive vendredi à Québec, nous la montrant plus énigmatique que jamais.

Deux journalistes, mille questions. C’est que l’occasion est rare. Fanny Ardant ne fait pas dans la quantité, à l’écran comme sur le divan de l’interview. Les apparitions sont dispersées, comme si à trop s’exposer, l’actrice craignait de diluer la magie, de dissiper un peu de son propre mystère, qui alimente nombre de ses personnages, de la secrétaire-enquêteure de Vivement dimanche ! à la sœur revenante de 8 Femmes.
 

Il serait téméraire de présumer d’un sombre calcul. S’il est un rôle qui n’est pas le sien, c’est celui de la diva mystérieuse, qui se tient à distance sciemment, de façon à alimenter sa propre légende. Car légende il y a. Le jeune Vincent Delerm l’a joliment chantée sur Fanny Ardant et moi : « Elle est toujours toute noire et blanche/Elle ne dit plus Vivement dimanche/Depuis que je traîne chez mes parents/Tous les week-ends Fanny Ardant. »

La Fanny Ardant de Delerm est une image, « posée sur l’étagère entre un bouquin d’Éric Holder, un chandelier blanc Ikea et une carte postale de Maria ». L’image d’une élégante, d’une racée, nullement précieuse, plutôt enflammée, grande amoureuse, unique. Celle qui nous cause n’est pas un mirage. Le même regard incandescent qui brûle la pellicule. Le même sourire dévorant. La voix grave, parfois mélancolique. Et puis la passion, la générosité, la gravité, la sensibilité, le charme fou.

La réalisatrice de Nathalie…, Anne Fontaine, dit à son sujet : « Quand elle sourit, elle a en même temps une mélancolie incroyable. Elle est drôle, tout en étant grave. Elle a cette faculté très rare. Elle ne tombe jamais dans la morosité, elle a une grâce. Je me suis souvent dit sur ce film que si j’avais été un homme, je serais tombé follement amoureux de cette femme. Elle a quelque chose de totalement unique. C’est un spécimen humain singulier. »

En la choisissant pour devenir La Femme d’à côté, après l’avoir vu à la télé, François Truffaut avait perçu cette singularité :

« Elle m’a fait tout de suite penser aux sœurs Brontë. Je me suis dit : cette fille, elle est comme les trois Brontë à elle toute seule ! »

Truffaut, avec qui elle partagea les quatre dernières années de la vie, avant sa mort prématurée, et de qui elle eut Joséphine, aura le mieux contribué à installer le territoire Ardant, entre la grande amoureuse tourmentée de La Femme d’à côté, au côté de Gérard Depardieu, et l’évanescente et espiègle héroïne de série noire dans Vivement dimanche !, devant Jean-Louis Trintignant.

Fanny Ardant, qu’on a vue depuis chez Alain Resnais (L’Amour à mort, Mélo), Ettore Scola (La Famille), Michel Deville (Le Paltoquet) ou Patrice Leconte (Ridicule), aura repoussé les limites de ce terrain de jeu, connaissant la consécration des Césars grâce à son rôle inattendu de tenancière de bar gai dans Pédale douce. Mais les fantômes de ses premières apparitions la poursuivent.

Sur le plateau de Nathalie…, Gérard Depardieu a d’ailleurs confié à Anne Fontaine que François Truffaut aurait probablement été « très ému en voyant le film, car si Fanny Ardant ne m’avait pas tué à la fin de La Femme d’à côté, ces deux-là auraient pu vivre cette histoire 20 ans plus tard ». La réalisatrice voit bien la filiation, mais elle assure ne pas avoir prémédité le coup. Elle dit même avoir résisté à l’envie de reformer le couple, mais il lui paraissait crucial pour l’histoire du film — une femme découvre que son mari la trompe, puis engage une prostituée pour le séduire — que le spectateur croit rapidement que, malgré le poids des années, quelque chose est toujours vivant entre eux, que le charisme demeure, que l’électricité passe, que l’amour est possible. « Et Fanny Ardant n’est pas facile à marier, souligne la réalisatrice. Elle a quelque chose de l’ordre de l’excès. Si on la marie avec quelqu’un de trop ordinaire, ça la rapetisse. Dans la vie de cinéma, elle n’a pas un meilleur mari que Gérard Depardieu. J’ai bénéficié du fait qu’il aime Fanny et que Fanny l’aime aussi, qu’ils ont été ce couple historique. »

L’actrice sourit à l’évocation, rappelant tout de même qu’on l’avait déjà réuni à Depardieu sur Le Colonel Chabert, histoire de ce vieux colonel de l’armée napoléonienne à la retraite qu’elle refusait de reconnaître comme mari. « C’est toujours ambigu nos rapports », glisse-t-elle en riant, parlant de l’écran. À moins que ce ne soit aussi de la vie (on leur prête une nouvelle liaison, sur laquelle elle se fera discrète).

« Mais j’aimais cette possibilité de nous retrouver. J’aime bien que dans la vie se poursuive le cinéma. Sur les films, on n’a jamais le temps de rencontrer les gens. De retrouver quelqu’un comme si rien ne s’était arrêté, c’était bien. Il n’y avait pas cet effort de faire connaissance, d’enlever la timidité. Il y a ça aussi que le film volait. Cette aisance qu’on a avec quelqu’un. Gérard est un des rares acteurs qui fait oublier la caméra. »

Séduire son mari

Ce n’est pas la raison qui l’a poussée à sauter dans l’aventure que lui proposait Anne Fontaine. Le choix de Depardieu est d’ailleurs venu après. Non, simplement, Fanny Ardant mentionne avoir « tout de suite aimé cette femme, Catherine. J’aimais une héroïne banale, quotidienne, qui choisissait un comportement romanesque. Je pense que toutes les femmes peuvent s’identifier à mon rôle ».

- Elle vous ressemble un peu ?

- Je l’aime assez pour avoir pu faire les mêmes choses. Je ne trouve pas que sa démarche soit extravagante. J’aime beaucoup les gens qui ne se résignent pas.

Dans Nathalie…, Catherine, confrontée au mensonge de l’homme qu’elle croyait si bien connaître, décide de forcer le destin. Loin de laisser l’adultère l’écraser, la gynécologue entre dans une boîte de nuit, rencontre une jolie escorte (Emmanuelle Béart) et l’envoie en mission : séduire son mari, sans plus d’explication.

« Ce n’est pas une stratégie, assure l’interprète. Elle n’avait pas mis sur pied un plan de guerre. Quand elle pousse la porte de ce bar, elle n’a aucune idée de ce qu’elle va faire. C’est petit à petit que l’idée germe. Je n’ai jamais pensé à une vengeance. Ça n’a rien de prémédité. Au début, elle est plutôt dans une curiosité. Elle veut savoir comment ça se passe avec mon mari. Elle est sous le choc, mais au lieu de la scène de ménage acrimonieuse, des reproches, des hurlements, elle plonge dans l’inconnu d’un grand jeu. »

L’escorte s’invente donc un personnage. Elle sera Nathalie. Et Catherine exigera qu’elle lui rapporte dans le moindre détail les rencontres avec son mari, leurs ébats, récits salés qu’elle accueille avec un mélange de douleur et de curiosité. Fanny Ardant cite Marguertire Duras pour évoquer la dynamique entre les deux femmes : « Tu me tues, tu me fais du bien. » Il y a « ça » dans l’attitude de Catherine. « Si elle n’était que masochiste, elle écourterait. Il y a autre chose. Et c’est ça l’ambiguïté du personnage. »

Un personnage sur lequel Fanny Ardant avance ses propres théories —« Catherine a quelque chose de pervers, dans ce qu’il y a de plus intéressant dans la perversité. Pas le côté instinctif, animalesque, ça passe par des détours » — tout en prenant toujours soin d’ajouter : « C’est du moins comme ça que je la vois. » Façon de dire que la lecture reste ouverte, laissant place à l’imagination.

Le cinéma comme elle l’aime, au fond. Fanny Ardant n’est pas friande des films trop réalistes, se crispe devant trop de figuration à l’écran, préférant par exemple mille fois le dénuement d’une ville désertique laissée au dialogue intime d’un couple, comme dans Hiroshima, mon amour, joyau que la veille de l’entretien elle était allée revoir à Paris, dans une salle de quartier, le Champolion.

- Vous allez beaucoup au cinéma ?

- Aussitôt que je ne travaille pas, je vais au cinéma. Je pourrais faire votre métier.

- Vous aimeriez ?

- Non, parce que je n’ai pas de questions à poser. Devant un film, je me fais plein de cinéma dans ma tête, et ça me suffit. Si vous ne me posiez pas de questions, je ne saurai pas quoi vous dire.

- Et vous revoyez les vôtres, vos films ?

- Je ne les aime pas. Ils m’ont toujours déçu. Je pense que je ne les reverrai plus. Parfois, je n’ose pas faire un chagrin au metteur en scène. Mais j’aime mieux ne pas les voir, pour qu’ils restent comme des rêves. Je préfère garder mon rêve éveillé, ne pas fermer l’écho.

Il lui est tout de même arrivé de tomber par hasard à la télé devant ses anciens films. « Mais je zappe vite. C’est une très grande souffrance. Car le temps a passé, c’est never more. Si je voyais tout, je serais complètement brûlée. Je préfère être dans une forme d’inconscience. »

Ardant, 55 ans, vit mieux à ne pas trop regarder dans le rétroviseur pour soupeser le chemin parcouru. L’inconscience se double néanmoins chez elle d’une franche lucidité sur les choses qui l’entourent. De l’amour, notamment. « Il n’y a aucune d’histoire d’amour, même passionnée, qui résiste à un inconnu qui rentre dans un bar », dit-elle, citant de nouveau Duras, avant d’ajouter : « Il faut avoir la lucidité de cette femme. »

Dans Nathalie…, elle est sensible aux tourments que traverse son couple par trop de négligence. « Ce qui nous pend tous au nez, c’est de ne pas donner assez temps à l’amour. Il faut faire attention à la jouissance de la vie. Ne jamais prendre quelque chose comme escompté. »

Ainsi il va de son statut en cinéma, ce pays des songes où elle se glisse si généreusement, dans lequel elle s’est taillée une place unique. Un pays qui l’a déçue parfois, quand les ficelles deviennent trop grosses, quand le travail finit par trop s’éloigner de la vie, de la sincérité, quand l’illusion se perd sous l’artifice de la fabrication, quand l’envers du décor est triste.

Rien de tout ça au sujet de Nathalie… Elle parle avec affection de sa rencontre avec Emmanuelle Béart, qu’elle avait croisée une première fois sur le plateau de 8 Femmes, et dont elle dit qu’elle a tout de suite senti que quelque chose était possible entre elles. « J’aimais la fragilité d’Emmanuelle, en même temps ce mélange de force, de drôlerie, de générosité. Je suis très touchée par des actrices généreuses. Car au cinéma, on ne peut pas bien danser toute seule. Si je vois trop l’acteur en face de moi, j’ai presque honte de mon métier. Alors là, j’ai plus envie, je ne m’amuse plus du tout. »

Qu’on se rassure : elle s’amuse encore beaucoup à nous faire rêver éveiller. Et tant qu’il en sera ainsi, le feu ne s’éteindra pas.

 

 

 

Le Soleil était l’invité à Paris de Films Séville.
 

 

 

Home  News  Biography  Filmography  Reviews  Photo Gallery  Articles & Interviews  Lyrics  Art Gallery  Forum  Links  Contact Info