Fin d’une
longue journée. Il fait déjà presque nuit quand Fanny Ardant nous ouvre la
porte de sa chambre d’hôtel, pour une ultime et dernière conversation autour
de Nathalie…, le film qui arrive vendredi à Québec, nous la montrant plus
énigmatique que jamais.
Deux journalistes, mille questions. C’est que l’occasion est rare. Fanny
Ardant ne fait pas dans la quantité, à l’écran comme sur le divan de
l’interview. Les apparitions sont dispersées, comme si à trop s’exposer,
l’actrice craignait de diluer la magie, de dissiper un peu de son propre
mystère, qui alimente nombre de ses personnages, de la secrétaire-enquêteure
de Vivement dimanche ! à la sœur revenante de 8 Femmes.
Il serait
téméraire de présumer d’un sombre calcul. S’il est un rôle qui n’est pas le
sien, c’est celui de la diva mystérieuse, qui se tient à distance sciemment,
de façon à alimenter sa propre légende. Car légende il y a. Le jeune Vincent
Delerm l’a joliment chantée sur Fanny Ardant et moi : « Elle est toujours
toute noire et blanche/Elle ne dit plus Vivement dimanche/Depuis que je
traîne chez mes parents/Tous les week-ends Fanny Ardant. »
La Fanny Ardant de Delerm est une image, « posée sur l’étagère entre un
bouquin d’Éric Holder, un chandelier blanc Ikea et une carte postale de
Maria ». L’image d’une élégante, d’une racée, nullement précieuse, plutôt
enflammée, grande amoureuse, unique. Celle qui nous cause n’est pas un
mirage. Le même regard incandescent qui brûle la pellicule. Le même sourire
dévorant. La voix grave, parfois mélancolique. Et puis la passion, la
générosité, la gravité, la sensibilité, le charme fou.
La réalisatrice de Nathalie…, Anne Fontaine, dit à son sujet : « Quand elle
sourit, elle a en même temps une mélancolie incroyable. Elle est drôle, tout
en étant grave. Elle a cette faculté très rare. Elle ne tombe jamais dans la
morosité, elle a une grâce. Je me suis souvent dit sur ce film que si
j’avais été un homme, je serais tombé follement amoureux de cette femme.
Elle a quelque chose de totalement unique. C’est un spécimen humain
singulier. »
En la choisissant pour devenir La Femme d’à côté, après l’avoir vu à la télé,
François Truffaut avait perçu cette singularité :
« Elle m’a fait tout de
suite penser aux sœurs Brontë. Je me suis dit : cette fille, elle est comme
les trois Brontë à elle toute seule ! »
Truffaut, avec qui elle partagea les quatre dernières années de la vie,
avant sa mort prématurée, et de qui elle eut Joséphine, aura le mieux
contribué à installer le territoire Ardant, entre la grande amoureuse
tourmentée de La Femme d’à côté, au côté de Gérard Depardieu, et
l’évanescente et espiègle héroïne de série noire dans Vivement dimanche !,
devant Jean-Louis Trintignant.
Fanny Ardant, qu’on a vue depuis chez Alain Resnais (L’Amour à mort, Mélo),
Ettore Scola (La Famille), Michel Deville (Le Paltoquet) ou Patrice Leconte
(Ridicule), aura repoussé les limites de ce terrain de jeu, connaissant la
consécration des Césars grâce à son rôle inattendu de tenancière de bar gai
dans Pédale douce. Mais les fantômes de ses premières apparitions la
poursuivent.
Sur le plateau de Nathalie…, Gérard Depardieu a d’ailleurs confié à Anne
Fontaine que François Truffaut aurait probablement été « très ému en voyant
le film, car si Fanny Ardant ne m’avait pas tué à la fin de La Femme d’à
côté, ces deux-là auraient pu vivre cette histoire 20 ans plus tard ». La
réalisatrice voit bien la filiation, mais elle assure ne pas avoir prémédité
le coup. Elle dit même avoir résisté à l’envie de reformer le couple, mais
il lui paraissait crucial pour l’histoire du film — une femme découvre que
son mari la trompe, puis engage une prostituée pour le séduire — que le
spectateur croit rapidement que, malgré le poids des années, quelque chose
est toujours vivant entre eux, que le charisme demeure, que l’électricité
passe, que l’amour est possible. « Et Fanny Ardant n’est pas facile à marier,
souligne la réalisatrice. Elle a quelque chose de l’ordre de l’excès. Si on
la marie avec quelqu’un de trop ordinaire, ça la rapetisse. Dans la vie de
cinéma, elle n’a pas un meilleur mari que Gérard Depardieu. J’ai bénéficié
du fait qu’il aime Fanny et que Fanny l’aime aussi, qu’ils ont été ce couple
historique. »
L’actrice sourit à l’évocation, rappelant tout de même qu’on l’avait déjà
réuni à Depardieu sur Le Colonel Chabert, histoire de ce vieux colonel de
l’armée napoléonienne à la retraite qu’elle refusait de reconnaître comme
mari. « C’est toujours ambigu nos rapports », glisse-t-elle en riant,
parlant de l’écran. À moins que ce ne soit aussi de la vie (on leur prête
une nouvelle liaison, sur laquelle elle se fera discrète).
« Mais j’aimais cette possibilité de nous retrouver. J’aime bien que dans la
vie se poursuive le cinéma. Sur les films, on n’a jamais le temps de
rencontrer les gens. De retrouver quelqu’un comme si rien ne s’était arrêté,
c’était bien. Il n’y avait pas cet effort de faire connaissance, d’enlever
la timidité. Il y a ça aussi que le film volait. Cette aisance qu’on a avec
quelqu’un. Gérard est un des rares acteurs qui fait oublier la caméra. »
Séduire son mari
Ce n’est pas la raison qui l’a poussée à sauter dans l’aventure que lui
proposait Anne Fontaine. Le choix de Depardieu est d’ailleurs venu après.
Non, simplement, Fanny Ardant mentionne avoir « tout de suite aimé cette
femme, Catherine. J’aimais une héroïne banale, quotidienne, qui choisissait
un comportement romanesque. Je pense que toutes les femmes peuvent
s’identifier à mon rôle ».
- Elle vous ressemble un peu ?
- Je l’aime assez pour avoir pu faire les mêmes choses. Je ne trouve pas que
sa démarche soit extravagante. J’aime beaucoup les gens qui ne se résignent
pas.
Dans Nathalie…, Catherine, confrontée au mensonge de l’homme qu’elle croyait
si bien connaître, décide de forcer le destin. Loin de laisser l’adultère
l’écraser, la gynécologue entre dans une boîte de nuit, rencontre une jolie
escorte (Emmanuelle Béart) et l’envoie en mission : séduire son mari, sans
plus d’explication.
« Ce n’est pas une stratégie, assure l’interprète. Elle n’avait pas mis sur
pied un plan de guerre. Quand elle pousse la porte de ce bar, elle n’a
aucune idée de ce qu’elle va faire. C’est petit à petit que l’idée germe. Je
n’ai jamais pensé à une vengeance. Ça n’a rien de prémédité. Au début, elle
est plutôt dans une curiosité. Elle veut savoir comment ça se passe avec mon
mari. Elle est sous le choc, mais au lieu de la scène de ménage acrimonieuse,
des reproches, des hurlements, elle plonge dans l’inconnu d’un grand jeu. »
L’escorte s’invente donc un personnage. Elle sera Nathalie. Et Catherine
exigera qu’elle lui rapporte dans le moindre détail les rencontres avec son
mari, leurs ébats, récits salés qu’elle accueille avec un mélange de douleur
et de curiosité. Fanny Ardant cite Marguertire Duras pour évoquer la
dynamique entre les deux femmes : « Tu me tues, tu me fais du bien. » Il y a
« ça » dans l’attitude de Catherine. « Si elle n’était que masochiste, elle
écourterait. Il y a autre chose. Et c’est ça l’ambiguïté du personnage. »
Un personnage sur lequel Fanny Ardant avance ses propres théories —«
Catherine a quelque chose de pervers, dans ce qu’il y a de plus intéressant
dans la perversité. Pas le côté instinctif, animalesque, ça passe par des
détours » — tout en prenant toujours soin d’ajouter : « C’est du moins comme
ça que je la vois. » Façon de dire que la lecture reste ouverte, laissant
place à l’imagination.
Le cinéma comme elle l’aime, au fond. Fanny Ardant n’est pas friande des
films trop réalistes, se crispe devant trop de figuration à l’écran,
préférant par exemple mille fois le dénuement d’une ville désertique laissée
au dialogue intime d’un couple, comme dans Hiroshima, mon amour, joyau que
la veille de l’entretien elle était allée revoir à Paris, dans une salle de
quartier, le Champolion.
- Vous allez beaucoup au cinéma ?
- Aussitôt que je ne travaille pas, je vais au cinéma. Je pourrais faire
votre métier.
- Vous aimeriez ?
- Non, parce que je n’ai pas de questions à poser. Devant un film, je me
fais plein de cinéma dans ma tête, et ça me suffit. Si vous ne me posiez pas
de questions, je ne saurai pas quoi vous dire.
- Et vous revoyez les vôtres, vos films ?
- Je ne les aime pas. Ils m’ont toujours déçu. Je pense que je ne les
reverrai plus. Parfois, je n’ose pas faire un chagrin au metteur en scène.
Mais j’aime mieux ne pas les voir, pour qu’ils restent comme des rêves. Je
préfère garder mon rêve éveillé, ne pas fermer l’écho.
Il lui est tout de même arrivé de tomber par hasard à la télé devant ses
anciens films. « Mais je zappe vite. C’est une très grande souffrance. Car
le temps a passé, c’est never more. Si je voyais tout, je serais
complètement brûlée. Je préfère être dans une forme d’inconscience. »
Ardant, 55 ans, vit mieux à ne pas trop regarder dans le rétroviseur pour
soupeser le chemin parcouru. L’inconscience se double néanmoins chez elle
d’une franche lucidité sur les choses qui l’entourent. De l’amour, notamment.
« Il n’y a aucune d’histoire d’amour, même passionnée, qui résiste à un
inconnu qui rentre dans un bar », dit-elle, citant de nouveau Duras, avant
d’ajouter : « Il faut avoir la lucidité de cette femme. »
Dans Nathalie…, elle est sensible aux tourments que traverse son couple par
trop de négligence. « Ce qui nous pend tous au nez, c’est de ne pas donner
assez temps à l’amour. Il faut faire attention à la jouissance de la vie. Ne
jamais prendre quelque chose comme escompté. »
Ainsi il va de son statut en cinéma, ce pays des songes où elle se glisse si
généreusement, dans lequel elle s’est taillée une place unique. Un pays qui
l’a déçue parfois, quand les ficelles deviennent trop grosses, quand le
travail finit par trop s’éloigner de la vie, de la sincérité, quand
l’illusion se perd sous l’artifice de la fabrication, quand l’envers du
décor est triste.
Rien de tout ça au sujet de Nathalie… Elle parle avec affection de sa
rencontre avec Emmanuelle Béart, qu’elle avait croisée une première fois sur
le plateau de 8 Femmes, et dont elle dit qu’elle a tout de suite senti que
quelque chose était possible entre elles. « J’aimais la fragilité
d’Emmanuelle, en même temps ce mélange de force, de drôlerie, de générosité.
Je suis très touchée par des actrices généreuses. Car au cinéma, on ne peut
pas bien danser toute seule. Si je vois trop l’acteur en face de moi, j’ai
presque honte de mon métier. Alors là, j’ai plus envie, je ne m’amuse plus
du tout. »
Qu’on se rassure : elle s’amuse encore beaucoup à nous faire rêver éveiller.
Et tant qu’il en sera ainsi, le feu ne s’éteindra pas.
Le Soleil
était l’invité à Paris de Films Séville.
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