Marie Claire

            décembre 2004

 

 

 



 

 

Parlez-moi d'amour...

Amoureuse secrète dans la vie, amoureuse flamboyante sur les planches et à l'écran, Fanny Ardant était toute rêvée pour inaugurer ce nouveau rendez-vous de Michèle Manceaux, qui sait si bien écouter battre les cœurs.

 

 

 


 

 

Cette saison, au théâtre de la Madeleine, Fanny Ardant se donne encore une fois à l'amour et à Gérard Depardieu. Ils n'ont été amants qu'au cinéma, mais leur passion dans «La femme d'à-côté», de François Truffaut, est restée si brûlante dans les mémoires qu'une certaine presse a voulu en faire des amants dans la vie. Des rumeurs ont circulé. C'était mal connaître ce couple d'amis fidèles, ces deux artistes pour lesquels «l'art est plus beau que la vie». Ainsi le déclarait l'écrivain Henry James, auteur de «La Bête dans la jungle», livre adapté au théâtre par Marguerite Duras. C'est dans cette pièce, justement, dans la splendeur de leurs personnages, qu'ils ont désiré revivre ensemble l'impossible de la passion. De sa voix frissonnante, Fanny Ardant parle d'amour. Ou plutôt l'amour parle à travers elle. Femme, quintessence de femme. Mère de trois filles, comédienne de haut vol et lectrice assidue, Fanny Ardant connaît tous les rôles. Sauf un. celui d'épouse. Pourquoi? Parlez-moi d'amour, Fanny Ardant. Vous écouter réserve des surprises.   M.M.

 

 

MICHÈLE MANCEAUX: Dans «La Bête dans la jungle». Catherine aime John, un homme qui a peur de l'amour. Pensez-vous que les hommes aient souvent davantage peur de l'amour que les femmes?

 

FANNY ARDANT: Je ne crois pas que John ait peur. Il ne connaît pas l'amour. Il ne le reconnaît même pas. Les jeunes hommes n'ont pas peur. Voyez Roméo, Tristan, Pelléas: ils meurent d'amour. Peut-être qu'après leur première déception, les hommes deviennent plus arides. Leur premier chagrin les heurte. Il y a toujours chez un homme quelque chose d'un garçon qui n'a pas peur de l'amour, mais de s'engager dans la vie conjugale, peur de tout ce qui sous-entend «papa-maman ». Cela dit, avoir peur de l'amour n'empêche pas d'être amoureux. Cela arrive à tout âge, et pour les femmes aussi. Maintenant que les femmes peuvent être fertiles jusqu'à 45 ans, les données sont changées.

 

 

MM: Aime-t-on plus et mieux quand on vieillit?

 

FA: Oui. Enfin, c'est de plus en plus douloureux. C'est comme si chaque amour, heureux ou malheureux, vous enlevait une peau. Après, à chaque fois qu'on vous touchera, ce sera comme une brûlure sur une peau brûlée. Cela fait de plus en plus mal.

 

 

MM: Est-ce que cria a un sens, «heureux en amour»?

 

FA: Non, parce qu'une histoire d'amour, par définition, c'est ce qui enlève l'oxygène, ce qui donne de grands coups d'adrénaline. Ce n'est donc pas confortable, même si on le regrette quand c'est fini. Au moment où on le vit, l'amour même heureux n'est pas tranquille, sauf peut­être pour un couple qui fête ses noces d'or. Là, il y a une forme de philosophie, c'est une vie à deux bien réussie.

 

 

MM: Parce que pour vous, l'amour c'est plutôt la passion?

 

FA: Non, mais je n'ai jamais lié l'amour à la vie conjugale. L'une des premières qui a eu le culot de le dire, c'est Marguerite Duras dans sa pièce «La Musica deuxième», que j'ai jouée. Je disais: «Rien ne résiste à l'arrivée de l'inconnu. Un homme qui arrive dans un bar vaut tous les hommes avec qui l'on vit depuis vingt ans. »

 

 

MM: Est-ce que le coup de foudre existe? On rencontre quelqu'un et l'on sait que c'est ça?

 

FA: On ne se dit pas que l'on sait que c'est ça, mais on y va. Rien ne vous empêche d'y aller, même si vous sentez le danger.

 

 

MM: Même sur une simple impression physique?

 

FA: Oui, c'est irrésistible, assez fatal, assez mortel. On ne pense jamais: «C'est l'homme qu'il me faut. » Au contraire. On sait que c'est quelque chose qui va nous brûler, sinon cela ne s'appellerait pas le coup de foudre. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que c'est partagé. On devient comme les animaux, on ne réfléchit plus.

 

 

MM: Lamour menace-t-il enfants, maison, métier?

 

FA: Bien sûr. L'amour, c'est de la dynamite, c'est sauvage, c'est subversif. On devient absolument non comestible pour la société. Un homme ou une femme amoureuse sans enfants dégage une force inouïe, contre laquelle la société ne peut rien. C'est pour cela que, depuis des millénaires, on nous apprend à vite nous marier, à apporter le pain, le toit. On doit rester social, et l'amour, c'est le scandale.

 

 

MM: Une femme m'a dit un jour: «Je supporterais davantage la mort d'un de mes enfants que la mort de mon mari.» Vous pourriez prononcer une phrase pareille?

 

FA: Non. Je comprends ce qu'elle dit, mais c'est bizarre. Du jour où j'ai eu un enfant, je me suis sentie incroyablement responsable.

 

 

MM: Vous avez eu des enfants il y a longtemps. Depuis, des amours ont dû vous emporter loin d'eux...

 

FA: Oui, mais être emporté loin de ses enfants n'empêche pas l'amour pour eux et la responsabilité.

 

 

MM: Vous préférez l'ordre avec les enfants et le désordre avec les hommes?

 

FA: Je n'attire pas les hommes calmes. (Rires)  Et si je ne les attire pas, ils ne m'attirent pas non plus!

 

 

MM: Les hommes désordonnés, ce sont des hommes un peu pervers?

 

FA: Forcément! (Rires.) On peut les craindre. Cela dépend de ce que l'on attend d'une relation. Pour moi, il vaut mieux l'intensité et la destruction que la tiédeur et la construction.

 

 

MM: Est-ce que l'amour peut durer?

 

FA: Je crois que c'est possible. L'amour, ce n'est pas un truc acquis, c'est un artisanat. Je ne suis pas une experte. Je ne peux parler qu'en fonction de ma biographie. Mes grands-parents étaient cousins germains, donc ils se connaissaient bien, c'était la même famille. Avec beaucoup de douceur. En revanche, mes parents vivaient une passion avec plus d'éclats, mais je voyais qu'ils s'aimaient. Ma force vient de leur amour. Je ne sais pas d'où vient mon impatience. J'ai été tellement heureuse. Mon père est mort beaucoup trop jeune. Cela a été comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Peut-être qu'après, je suis devenue une égoïste, que ma mère et ma grand-mère avaient plus d'intelligence de la vie.

 

 

MM: Est-ce qu'on peut changer l'autre? Le ou la changer par amour?

 

FA: Non. En même temps, on s'aperçoit qu après, une fois séparés, l'autre a laissé des traces et que l'on a aussi laissé des lambeaux de nous sur un homme...

 

 

MM: Est-il préférable d'aimer ou d'être aimé?

 

FA: Aimer, bien sûr. Aimer même une personne qui ne le sait pas. Imaginez-vous dans la même pièce que quelqu'un que vous adorez, qui ne le sait pas. c'est de la dynamite. Rêver de rencontrer quelqu'un le lendemain, c'est aussi de la dynamite. Pour être honnête, il faux avoir une vie stable par ailleurs pour supporter cet amour d'un seul côté. Si on ne peut pas, cela devient une œuvre.

 

 

MM: L'amour est-il plus naturel pour une femme que pour un homme?

 

FA: Non. Les hommes cherchent l'amour pour se rassurer, pas pour se stabiliser.

 

 

 

Propos recueillis par Michèle Manceaux

 

 

 

 

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