Marie France

          janvier 2004

 

 

 

 

"Je crois que l'amour est clandestin"

 

 

 

 

 

Plus débordante à la ville qu'à la scène, peut-être encore plus belle, Fanny Ardant n'en finit pas de décliner les errances du cœur et la déraison. Dans le nouveau film, très sulfureux, d'Anne Fontaine, elle est le pilier d'un trio vertigineux, entre Emmanuelle Béart et Gérard Depardieu...

 

 

 

par Marie-Claude Treglia

 

 

 

Fanny Ardant se repère vite, dans l'opulence rouge et or de l'hôtel Raphaël. Tellement sobre dans son tailleur noir, tellement longiligne, tellement sublime avec ses croise­ments de jambes et ses grands éclats de rire...

 

Trop tout pour être seulement impeccable. Trop charbonneux les yeux, dévorante la bouche, fou­gueux le geste... Et puis ces bas framboise, ces talons de 10 cm, et cette toute petite westi blanche, attachée au pied de la table, qui salue en même temps que sa maî­tresse et qui a droit à tous les égards des serveurs...

 

Il y a, en Fanny Ardant, de l'héroïne antique et de la rebelle d'aujourd'hui. De la Miss-Tic et de l'Andromaque. Elle ne bouge pas, elle danse. Elle ne parle pas, elle caresse, vous murmure à l'oreille et tantôt profère, à bout de souffle, comme s'il y avait urgence. Inspirée. A la ville comme à l'écran, mais pour elle c'est un peu la même chose. Ou, plutôt, ça devrait l'être. Si nous savions être aussi intenses que les héroïnes qui nous aident à vivre.

 

Elle, l'est. Sans mesure dans ses déclarations ni économie dans ses aveux. Sans tiédeur. Capable, alors qu'elle dispose de quarante minutes, de vous offrir trois heures. D'oublier un rendez-vous et de vous retourner vos questions. Moins anachronique qu'intemporelle. Une vraie héroïne, vertigineuse comme une icône fêlée qui vous aspirerait dans ses doutes, ses démesures.

 

 


 

 

Vous voilà une fois encore en amoureuse... Très sulfureuse, cette femme qui en offre une autre à son mari, pour essayer de le comprendre. Et aussi très comme tout le monde...

 

Fanny Ardant: Catherine est un personnage prosaïque, une femme ancrée dans le quotidien. Ni folle, ni fantaisiste, ni passionnée. Pour une fois... (Rire.) Une femme à qui toutes les femmes peuvent s'identifier. Encore une amoureuse, oui. Mais quand on me demande si je n'en ai pas marre de jouer les amoureuses, je réponds qu'il n'y a pas de grand roman, pas de grand film sans amour.

 

 

Pas de «grande» vie, non plus...

 

FA: C'est vrai. Même si, à certains moments, l'amour se fait attendre, c'est déjà de l'amour...

 

 

Avec Gérard Depardieu, votre amant dans «La femme d'à côté», votre mari dans «Le Colonel Chabert», ce ne sont plus des retrouvailles, plutôt une histoire qui dure...

 

FA: (Rire.) Oui. Ça nous fait gagner un peu de temps... Gérard est l'un des rares acteurs qui font oublier la caméra. Il a une forme d'humanité, de sobriété, une poésie, quelque chose de pas sérieux et, en même temps, de très lourd... Il fallait une présence, une force comme la sienne pour jouer ce rôle «en creux». Tout tourne autour de lui, puisque tout arrive à cause de ce couple que je forme avec lui et, en même temps, tout se passe sans lui.

 

 

Un beau couple. Un vrai?

 

FA: Pas un couple mort, en tout cas. C'est un couple qui s'est donné des coups, mais justement, on ne donne des coups que quand on aime. Entre Bernard et Catherine, il y a encore de l'amour, de l'électricite, ce n'est pas « on a tourné la page, on est des bons amis»... Il y a quelque chose à sauver.

 

 

L'autre histoire d'amour du film, c'est ce drôle de lien que vous tissez avec Nathalie, la prostituée que vous lui choisissez, jouée par Emmanuelle Béart. Une fascination réciproque?

 

FA: Oui, elles sont de deux univers différents et elles se comprennent tout de suite, sans jugement. Leur histoire, c'est comme un itinéraire, quand on fait un bout de chemin avec quelqu un et qu'on ne sera plus jamais pareil après, ni l'un ni l'autre. Ce que j'aurai insufflé à Nathalie, Nathalie me l'aura insufflé à moi aussi. De façon obscure, mais les plus fortes influences sont celles qu'on ne peut pas définir.

 

 

Trois pour une histoire d'amour, n'est-ce pas un(e) de trop?

 

FA: J'ai observé qu'il ne pouvait y avoir de vraie histoire d'amour qu'à trois. Une idée que la bourgeoisie puritaine et la bonne société nous interdit de formuler parce que c'est comme de la dynamite.

 

 

Vous connaissiez Emmanuelle...

 

FA: Je la connaissais pour l'avoir croisée sur «8 femmes». Je l'ai beaucoup aimée. J'aimais être avec elle, j'aimais la regarder, et j'aimais l'écouter. Je me suis sentie bien avec elle. C'est comme la danse, on ne danse pas bien tout seul, il faut avoir quelqu'un en face avec qui il se passe quelque chose.

 

 

Et dans votre personnage, qu'est-ce qui vous a attirée?

 

FA: J'aime beaucoup Catherine parce qu'elle n'est pas résignée. Tant qu'on ne s'est pas résigné, la vie ne vous a pas eu. La société nous dit «il y a un temps pour tout, tu l'as eu ce temps de l'amour, maintenant tu vas bientôt avoir des petits-enfants, passe à autre chose»... Un assommoir. J'enten­dais, un jour, une femme qui regar­dait une jeune fille pleurer en disant: «Elle a un chagrin d'amour, c'est de son âge...», sous-entendu «moi, ça y est, je suis à l'abri de tout ça...». Je déteste l'idée qu'il y a un temps pour tout. J'adore ce roman d'Henry Miller, «Virage à 80», où il tombe fou amoureux d'une japonaise à 80 ans.

 

 

Chacun de vos personnages, dites-vous, vous apprend quelque chose de vous. Que vous a appris Catherine?

 

FA: (Silence.) Pas vraiment appris mais... Catherine m'a montré la quadrature du cercle. On peut être douce et déterminée. Pas obligée d'être une pasionaria. (Rire.)

 

 

Et sur les femmes? Ce film dit beaucoup sur les femmes, il est réalisé par une femme...

 

FA: J'ai beaucoup aimé Anne Fontaine, j'ai beaucoup d'admiration pour ceux qui soignent leur film comme un enfant... Mais être dirigée par une femme ne change rien pour moi. Le scénario, d'ailleurs, est écrit par deux hommes. (Sourire.) Comme quoi les hommes savent très bien parler de l'amour et de l'érotisme féminin...

 

 

Cette image du couple, le cadre conjugal... Ce n'est pas votre choix de vie à vous...

 

FA: Non. Mais je n'ai jamais fait de prosélytisme là-dessus. J'ai eu une enfance très heureuse parce que mes parents étaient très heu­reux ensemble. Mes grands-pa­rents aussi. Ils m'ont donné une image de l'amour très conformiste et pas conformiste à la fois puisque le seul lien était l'amour... Enfant, l'amour absolu était pour moi la loi du monde. Et de l'avoir raté, moi, ne signifie pas que ça n'existe pas. J'étais plus compliquée, il y avait mon époque, mes tourments. On devrait toujours se dire que ce n'est pas parce qu'on n'y est pas arrivé soi-même que l'amour absolu n'existe pas.

 

 

Le grand amour, celui de toute une vie...

 

FA: (Dans un murmure.) J'y crois. Je trouve que c'est l'une des dernières aventures du XXIe siècle. Je crois en la vie comme un chef­d'oeuvre, qui se travaille. Et pour moi, une femme qui aimerait un homme toute sa vie et qui réussirait à le rendre heureux, c'est l'un des plus grands chefs-d'oeuvre. Ça vaut bien une cathédrale. Je sais de quoi c'est fait, et d'attente et de générosité, et d'abnégation... de don. De liberté volontairement perdue... Je veux qu'il y ait de la place pour ça.

 

 

Comment voyez-vous la famille?

 

FA: Je crois aux familles. J'aime les maisons pleines, les hurlements, le désordre, les générations confondues... Je ne pourrais pas concevoir une vie sans liens familiaux... Mais les familles tuent l'amour. Je crois que l'amour est clandestin, je crois que l'amour est subversif. Et je crois que les enfants ont besoin de calme et de maisons bien rangées. Il n'y a pas de solution mais je trouve passionnant d'essayer sans cesse d'en trouver une.

 

 

Vous avez élevé vos trois filles seule. Sans homme...

 

FA: Non, ils sont là. (Rire.) Notre famille est, comme on disait autrefois, éclatée, mais c'en est une.

 

 

Que peut-on attendre d'un homme?

 

FA: (Silence.) Qu'il vous embarque. J'aime la légèreté des hommes. Et leur solidité. Regardez comme les garçons font plus rire que les filles quand on a 14 ans. Plus tard, c'est encore la même chose.

 

 

Les amitiés féminines, ce n'est pas trop votre truc...

 

FA: J'avais adoré provoquer en disant qu'à partir de 6 h du soir, il vaut mieux dîner avec un homme stupide qu'une femme intelligente. (Rire.) On n'a pas vu la provocation, je m'en fiche. C'est vrai que j'ai toujours aimé la compagnie des hommes, peut-être parce que je les trouve mystérieux, peut-être parce que je n'ai jamais eu de fils... J'ai connu des hommes exceptionnels, dans ma famille, dans ma vie, j'en ai rencontré sur des quais de gare, dans des portes à tambour d'hôtels... Je trouve qu'une femme agit toujours pour un homme. Pour ou contre, mais c'est le miroir. Une femme qui s'achète une robe le fait pour un homme. Une paire de chaussures... Ça te plaît? Non? On ne dit rien, mais on ne les met plus. (Rire.) Déjà avec mon frère, c'était comme ça quand il me disait: «T'as l'air d'être habil­lée dans la toile de ton matelas...»

 

 

On vous imagine toujours en amante. Quelle mère êtes-vous?

 

FA: C'est aussi la grande histoire de ma vie, les enfants. Je pense que je n'ai pas été une très bonne mère, mais je les ai toujours mis à un tel niveau... (Silence.) Je les ai aimés. J'ai été moi-même très aimée, enfant, et ça m'a donné une force incroyable, une confiance. Même être trahi ce n'est pas grave, quand on a été aimé enfant...

 

 

Vos filles ont aujourd'hui 28, 20 et 14 ans. Que pensez-vous leur avoir légué?

 

FA: Une indépendance d'esprit, je crois. Erre un individu forcené. Un enfant doit apprendre que la vie est un danger à courir mais qu'il faut le courir. Je leur ai toujours dit «choisis, choisis ton camp»... Et «trouve une passion, ce n'est pas l'argent qui compte, pas la réussite. C'est de te lever le matin en pensant que tu ne donnerais ta place à personne». Je ne leur ai jamais demandé d'être heu­reuses mais intenses. Quand on est intense, même le malheur ne fait que passer.

 

 

Qu'avez-vous appris, vous, des femmes de la famille?

 

FA: (Silence.) Maman avait une très forte personnalité, et c'était une grande amoureuse. Elle m'a légué ça, qu'on pouvait allier les deux. Ma grandmère, elle, savait s'occuper de la maison, coudre des robes, faire la cuisine. Moi, définitivement pas... (Rire.) Et elle était douce. Moi, j'ai lutté toute ma vie pour être douce.

 

 

Et alors?

 

FA: (Eclat de rire.) Il y a des hauts et des bas. Je suis incapable de dis­cuter de façon calme, c'est plus fort que moi. J'aimerais prendre les choses moins à coeur, attendre, me dire « c'est pas grave» - parce que c'est vrai. Mais il n'y a que lorsque je suis extrêmement fatiguée de moi-même, de cette fureur absolue (rire) que j'arrive à me dire «allez, c'est pas grave»...

 

 

Et vos filles, que vous ont-elles appris?

 

FA: Elles ont mis un bémol à ma folie destructrice. Quand on commence à rater les choses, on a envie de détruire. Moi, j'ai toujours eu l'impression d'avoir tout raté. J'avais une énorme attraction pour l'autodestruction. Je me suis toujours tenue pour elles.

 

 

Votre côté femme parfaite, c'est un leurre?

 

FA: (Eclats de rire.) Je suis tout le contraire. Je suis quelqu'un qui passe son temps à colmater les brèches.

 

 

Pas dans votre look. Quoique... Vous vous rongez toujours les ongles?

 

FA: (Rire.) Oui. Je me suis arrêtée seulement pour deux films. «Vivement dimanche» parce qu'il me fallait des ongles rouges. Et pour jouer Maria Callas. C'est très difficile, comme s'arrêter de fumer... Alors, l'image parfaite, talons impeccables, ongles bien manucurés. Je n'ai rien de tout ça.

 

 

Mais vous êtes une image. Vous êtes même l'héroïne d'un «tube» de Vincent Delerm, «Fanny Ardant et moi»... Qu'avez-vous pensé de cette chanson?

 

FA: Je la trouve très belle. Je l'ai entendue à la radio, j'ai aimé la mélodie, le sens du verbe, et la voix, fragile et sombre... Elle fait allusion à un film où je crois j'étais la plus heureuse de ma vie. Le chanteur ne savait pas qu'il mettait dans un camée un moment magnifique de ma vie qui ne reviendra jamais.

 

 

Vous avez souvent dit que vous vous êtes «faite» belle. Vos filles profitent de ce savoir-faire?

 

FA: J'ai toujours beaucoup aimé les accompagner, leur dire «j'aime», «j'aime Pas», «c'est peut-être à la mode, mais ça ne te va pas»... Une mère devrait toujours aider sa fille à être la plus jolie possible. Quand elles vont à une soirée, je leur prête même des vêtements, alors que je ne suis pas prêteuse... (Rire.) Quand elles partent en voyage, je leur recommande «sois jolie, peut-être que dans un aéro­drome, tu vas partir ailleurs»... Je leur dis de choisir toujours la beauté plutôt que le côté pratique. On ne s'achète pas un chemisier en Nylon pour éviter de repasser. On ne voyage pas en jogging sous prétexte que c'est pratique...

 

 

Le temps qui passe, l'âge qui avance...

 

FA: C'est un adieu. Et un bonjour. La vieillesse est inéluctable, autant l'épouser. Tant pis (j'aime bien cette expression). Vous êtes monté sur le ring, il faut aller jusqu'au bout. J'aime bien cette forme d'orgueil qui consiste à dire adieu à tout ce que l'on quitte. Et «je m'en fous», même si ce n'est pas complètement vrai, ça donne du courage. Il vaut mieux quitter les choses qu'en être arraché. Je me dis aussi que, puisque tout a été passionnant dans la vie, pourquoi pas ça... C'est comme la maladie, on se dit «à nous deux». Sans subir, en se disant «c'est à moi, je ne veux pas me faire pardonner d'exister».

 

 

Elle aime

 

UN MOT

«S'en aller.»

 

UNE QUALITÉ

«La douceur.»

 

UN DÉFAUT

«L'orgueil.»

 

UN OBJET

«Un piano.»

 

UN PLAT

«Les spaghettis avec du basilic et des tomates.»

 

CHEZ UN HOMME

«Qu'il me console en riant.»

 

CHEZ UNE FEMME

«Sa capacité à rire.

 

EN ELLE

«Je sais attendre.»

 

 

Elle n'aime pas

 

UN MOT

«S'arranger.»

 

UNE QUALITÉ

«La tempérance.»

 

UN DÉFAUT

«L'avarice.»

 

UN OBJET

«Un plumeau.»

 

UN PLAT

«Les tripes.»

 

CHEZ UN HOMME

«Les censeurs.»

 

CHEZ UNE FEMME

«Les cheftaines.»

 

EN ELLE

«Cette inquiétude, ce tourment permanent, cette Cocotte-Minute.»

 

 

 

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