Le Nouvel Observateur

            décembre 2003

 

 

 

 

People


 

Fanny Ardant Emmanuelle Béart

 

La brune et la blonde

 

 


par Alain Riou

 

 

Elles ne sont d’accord sur rien, occupent les deux extrêmes et composent à elles deux l’éternel féminin, Fanny Ardant a priori plus sophistiquée, Emmanuelle Béart supposée plus directe. Emmanuelle est en jean. Fanny porte une longue robe grise, ceinte de rangées de gros boutons noirs. Dans «Nathalie», film violent, quasi érotique d’Anne Fontaine sur la frustration et le désir, la vérité jaillit des contraires. Une femme rangée a l’idée, parce qu’elle vient d’apercevoir une entraîneuse qui entre dans un bar louche pour prendre ses fonctions, de lui demander de séduire son mari et de lui raconter ce qui se passe entre eux. Un coup de tête qui va rapprocher deux femmes que tout sépare et les entraîner dans la connaissance par les gouffres. Le film joue sur le contraste entre Fanny et Emmanuelle, contraste qui cache beaucoup d’accords secrets. Mais si leur vérité est unique, elles empruntent des chemins très différents pour la trouver.

 


Le Nouvel Observateur. – En regardant de près votre filmographie, on s’aperçoit que votre expérience commune est des plus mince. Vous avez très peu travaillé avec les mêmes metteurs en scène et vous n’avez fait qu’un film ensemble: «Huit Femmes».


Fanny Ardant. – Et encore… Nous n’échangions que quelques phrases.


Emmanuelle Béart. – Des vacheries!


F. Ardant. – C’était déjà une façon de se connaître. Je ne savais pas encore que nous allions être réunies dans «Nathalie», mais savoir que j’avais déjà rencontré quelqu’un et que je l’aimais bien a permis de gagner du temps.


E. Béart. – D’ailleurs, les rôles nous rapprochaient, même si nos relations étaient venimeuses. Nos personnages de «Huit Femmes» se ressemblaient, parce qu’ils étaient rejetés par les autres.


N. O.Comment avez-vous accueilli l’idée, de «Nathalie», l’idée d’être partenaires?


F. Ardant. – Comme ça.


E. Béart. – Comme une évidence.


N. O.Vous avez accepté vos rôles sans hésiter, vous n’avez pas pensé à les échanger?


F. Ardant. – Non… D’autant plus que je suis la reine des égoïstes. Je n’ai lu que mon personnage, sans m’occuper des autres.


E. Béart. – Moi, c’est le contraire. En lisant le scénario, je me suis surtout intéressée à Catherine, le rôle de Fanny. Son processus (qui consiste à demander à une professionnelle de séduire son mari), m’a paru désespéré, captivant.


F. Ardant. – Moi, ce qui m’aurait tentée dans le rôle confié à Emmanuelle, c’est de raconter des histoires.


N. O.A priori, vos personnages (une bourgeoise trompée, une hôtesse de bar), sont très étrangers à ce que vous vivez dans la vie.


E. Béart. – Je ne répondrai pas à cette question.


F. Ardant. – Dans l’écriture de mon rôle, rien n’était prévu: Catherine propose une espèce de plan à Nathalie, mais c’est sans préméditation, par une espèce de coup de tête. Je me suis donc dit: moins je vais construire, moins je vais réfléchir, mieux ce sera. J’aviserai en fonction des réactions d’Emmanuelle – ou plutôt de son personnage.


E. Béart. – J’étais vraiment fascinée par le rôle de Catherine (celui de Fanny). Elle supporte l’indifférence de son mari, l’accepte. Je me disais: jamais, moi, je ne resterais dans cette résignation. Je ne veux pas de compromis. Pourtant, mon personnage n’est pas gâté non plus. En dehors du bar, Nathalie n’a pas de vie. Elle est en plein vide relationnel. Elle s’empare du plan de Catherine, mais ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y a rien de conscient chez elle, là non plus.


N. O.Il est rare qu’un film de femmes parle aussi ouvertement de sexe sans tenir un discours établi à l’avance, en tenant compte de toutes les incertitudes de l’érotisme et des sentiments. Pensez-vous qu’un homme aurait pu faire un tel film?


F. Ardant. – Ce qui m’a frappée, en le voyant, et alors qu’on dit: c’est un film de femme, c’est que c’est un film de femme mais à la gloire de l’homme. Je pense que tous les hommes voudraient être à la place du personnage de Depardieu. C’est lui qui provoque toute cette histoire, uniquement par sa façon d’être. En fait, c’est un homme fatal.


E. Béart. – Moi, je ne le vois pas du tout comme ça, ce personnage. J’ai peur de sa lâcheté. Oui, il est intelligent, oui, il est beau, mais il a une façon de détourner la tête, de ne pas finir ses phrases qui ne le grandit pas.


F. Ardant. – Il est mystérieux. C’est un personnage en creux, de ceux qui déterminent le comportement des femmes. Ce que dit Emmanuelle est vrai, mais c’est tempéré par la présence de Gérard (Depardieu) qui a pour lui sa puissance, sa force poétique, son humanité. Alors, on peut croire à ce qui se passe avant, car il reste une sorte de force électrique entre ces deux époux. Ils ne sont pas devenus des bobonnes, des copains de régiment.


E. Béart. – Moi, je ne le vois pas en creux. Chaque fois qu’on le retrouve dans le film, on sent qu’il a changé, qu’il a vécu, qu’il a évolué. Mais qu’il ment.


F. Ardant. – C’est vrai, c’est un fieffé menteur, mais cette tromperie, c’est comme des vitamines sur leur amour. Tout le monde sait très bien que l’adultère, ça donne une aura. C’est un trompeur de femmes, et plus il trompe les femmes plus il est attirant, non?


E. Béart. – Pourquoi tu me regardes? … Je ne bondis pas du tout!


F. Ardant. – Ce qu’on peut le plus reprocher à ce personnage d’homme, c’est de banaliser l’amour à force de petits mensonges. Mais ce qui est très beau dans le film, c’est de réaliser que trois êtres peuvent être unis par des rapports inextricables et rester seuls. C’est ce qui rend cet homme touchant et humain. Mais il ne crée pas chez nous une énergie, comme dans un véritable amour.


N. O.Le film vous paraît-il très féminin dans sa façon de parler crûment de la sexualité, sans schémas préconçus?
F. Ardant. – En tout cas, il ne nous oblige pas à choisir notre camp. Les films sont en général faits à la hache. «Nathalie» est subtil, sans arrêt sinueux.


E. Béart. – Sinueux, mais aussi très changeant. Il y a des inversions constantes aussi entre celle qui domine, celle qui est dominée, celle qui prend le pas sur l’autre et brusquement perd pied.


N. O.Vu sur l’écran, le film vous a-t-il surprises?


E. Béart. – La première fois, j’ai été gênée, terrorisée, même, comme si quelque chose de très violent me tombait dessus. En fait, je l’ai trouvé dérangeant et très pervers… Oui, tout m’a gênée.


F. Ardant. – Moi, je n’ai pas senti ça.


E. Béart. – Il existe sans doute des moments pour voir les films. Je l’ai revu et cette fois-là, j’ai été saisie par une émotion qui me prenait à la gorge. Etrangement, avant le film, je me suis trompée sur toute la ligne. J’ai cru que ce serait une aventure évidente, sans problèmes. Je pensais que le rôle était simple, sans pièges. C’est l’inverse qui s’est produit. Pendant le tournage, je me réfugiais sans cesse vers Fanny, contre mon personnage. C’est toute l’ambiguïté des acteurs.


F. Ardant. – Moi aussi, j’ai trouvé le film très difficile à faire.


N. O.Vous l’avez préparé ensemble?


E. Béart. – Non, non.


F. Ardant. – C’est très concret, le cinéma. On peut parler avec ses partenaires aussi longtemps qu’on le veut des rôles: au moment de tourner, tout ce qu’on s’est dit s’efface, ne sert à rien.


E. Béart. – Moi, j’avais envie de découvrir Catherine directement, pendant le tournage, sans avoir une idée préconçue sur elle.


F. Ardant. – Moi, c’est pareil avec les répliques: je ne voulais pas les avoir entendues, je voulais qu’elles m’arrivent fraîches.


E. Béart. – Je suis en général comme ça: j’ai besoin de peu de mots, je n’aime pas qu’on me parle trop. Avec Fanny, on n’a pas répété. Avec Fanny, on se faisait des petits points d’intimité, de temps en temps, simplement, le temps d’une cigarette, pour parler un peu des personnages.


F. Ardant. – Les répétitions, moi, ne me rassurent pas. Ce qu’il me faut, c’est être aimée. Ce n’est pas un problème de technique, c’est un besoin de chaleur.


N. O.Et quand un de vos films est mal reçu?


E. Béart. – Je n’ai jamais cru ce que je lisais dans les critiques, que ce soit du bien ou du mal. C’est sans doute important pour le metteur en scène. Une actrice continue sa route. Je suis sensible à quelqu’un qui me dit dans les yeux: «Tu es trop ceci ou trop cela. » Je ne peux pas le croire quand c’est exprimé pour tout le monde en général, comme dans un journal.


F. Ardant. – Moi, je crois que ça dépend du moment. Si vous êtes déprimée, un mauvais accueil peut vous faire dégringoler. Ce qui est sûr, c’est qu’aucune bonne critique ne m’a fait de bien, mais que certaines mauvaises critiques m’ont fait beaucoup de mal.


N. O.Et vous-même… êtes-vous généralement critique à votre égard?


F. Ardant. – J’ai toujours été déçue par ce que je faisais, pour de mauvaises raisons; parce que je m’arrête à des détails physiques, qui m’ont empêché pendant longtemps de juger les films dans leur ensemble. D’ailleurs, je ne retrouve jamais sur un écran ce que j’ai cru mettre dans mon jeu. Dans l’idéal, je trouve qu’un film, ce devrait être un brouillon pour le refaire.


E. Béart. – Pour moi, c’est un peu pareil. Il y a quelque chose, tout de même, qui m’est venu avec le temps. Quand je vois un de mes films, j’ai le sentiment d’avoir grimpé une partie d’une montagne. Ça me donne une certaine fierté globale: le sentiment d’avoir eu le courage d’aller au bout, d’avoir donné tout ce que je pouvais donner.


N. O.Vous est-il arrivé de proposer vous-même des sujets qui vous plaisaient, ou des idées de personnages aux metteurs en scène?


F. Ardant. – Jamais. J’ai trop envie d’être désirée.


E. Béart. – Oui, le désir qu’on peut avoir de vous est un élément essentiel dans un film.


N. O.Emmanuelle, vous publiez avec votre frère un livre de photos sur vos missions pour l’Unicef. D’où vous vient ce besoin d’engagement?


E. Béart. – J’ai grandi comme ça. J’adore le titre de ce film qui dit: «Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes». Mon père, lui, avait fait de la résistance. A la maison, s’engager était tout à fait naturel, une évidence. Ça l’est resté pour moi.


N. O. – Fanny, vous n’éprouvez pas le même besoin?


F. Ardant. – J’y ai pensé, mais je me sens encore trop superficielle. Je suis souvent destructrice, ce qui ne serait pas une très bonne chose pour les gens avec qui je m’engagerais.

 

 

 

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