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par Alain Riou
Elles ne
sont d’accord sur rien, occupent les deux extrêmes et composent à elles deux
l’éternel féminin, Fanny Ardant a priori plus sophistiquée, Emmanuelle Béart
supposée plus directe. Emmanuelle est en jean. Fanny porte une longue robe
grise, ceinte de rangées de gros boutons noirs. Dans «Nathalie», film
violent, quasi érotique d’Anne Fontaine sur la frustration et le désir,
la vérité jaillit des contraires. Une femme rangée a l’idée, parce qu’elle
vient d’apercevoir une entraîneuse qui entre dans un bar louche pour prendre
ses fonctions, de lui demander de séduire son mari et de lui raconter ce qui
se passe entre eux. Un coup de tête qui va rapprocher deux femmes que tout
sépare et les entraîner dans la connaissance par les gouffres. Le film joue
sur le contraste entre Fanny et Emmanuelle, contraste qui cache beaucoup
d’accords secrets. Mais si leur vérité est unique, elles empruntent des
chemins très différents pour la trouver.
Le Nouvel Observateur. –
En regardant de près votre filmographie, on s’aperçoit que votre
expérience commune est des plus mince. Vous avez très peu travaillé avec les
mêmes metteurs en scène et vous n’avez fait qu’un film ensemble: «Huit
Femmes».
Fanny Ardant. – Et encore… Nous n’échangions que quelques
phrases.
Emmanuelle Béart. – Des vacheries!
F. Ardant. – C’était déjà une façon de se connaître. Je ne savais pas
encore que nous allions être réunies dans «Nathalie», mais savoir que
j’avais déjà rencontré quelqu’un et que je l’aimais bien a permis de gagner
du temps.
E. Béart. – D’ailleurs, les rôles nous rapprochaient, même si nos
relations étaient venimeuses. Nos personnages de «Huit Femmes» se
ressemblaient, parce qu’ils étaient rejetés par les autres.
N. O. – Comment avez-vous accueilli l’idée, de «Nathalie», l’idée
d’être partenaires?
F. Ardant. – Comme ça.
E. Béart. – Comme une évidence.
N. O. – Vous avez accepté vos rôles sans hésiter, vous n’avez pas
pensé à les échanger?
F. Ardant. –
Non… D’autant plus que je suis la reine des égoïstes. Je n’ai lu que mon
personnage, sans m’occuper des autres.
E. Béart. – Moi, c’est le contraire. En lisant le scénario, je me suis
surtout intéressée à Catherine, le rôle de Fanny. Son processus (qui
consiste à demander à une professionnelle de séduire son mari), m’a paru
désespéré, captivant.
F. Ardant. – Moi, ce qui m’aurait tentée dans le rôle confié à
Emmanuelle, c’est de raconter des histoires.
N. O. – A priori, vos personnages (une bourgeoise trompée, une
hôtesse de bar), sont très étrangers à ce que vous vivez dans la vie.
E. Béart. – Je ne répondrai pas à cette question.
F. Ardant. – Dans l’écriture de mon rôle, rien n’était prévu:
Catherine propose une espèce de plan à Nathalie, mais c’est sans
préméditation, par une espèce de coup de tête. Je me suis donc dit: moins je
vais construire, moins je vais réfléchir, mieux ce sera. J’aviserai en
fonction des réactions d’Emmanuelle – ou plutôt de son personnage.
E. Béart. – J’étais vraiment fascinée par le rôle de Catherine (celui
de Fanny). Elle supporte l’indifférence de son mari, l’accepte. Je me disais:
jamais, moi, je ne resterais dans cette résignation. Je ne veux pas de
compromis. Pourtant, mon personnage n’est pas gâté non plus. En dehors du
bar, Nathalie n’a pas de vie. Elle est en plein vide relationnel. Elle
s’empare du plan de Catherine, mais ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y
a rien de conscient chez elle, là non plus.
N. O. – Il est rare qu’un film de femmes parle aussi ouvertement
de sexe sans tenir un discours établi à l’avance, en tenant compte de toutes
les incertitudes de l’érotisme et des sentiments. Pensez-vous qu’un homme
aurait pu faire un tel film?
F. Ardant. – Ce qui m’a frappée, en le voyant, et alors qu’on dit:
c’est un film de femme, c’est que c’est un film de femme mais à la gloire de
l’homme. Je pense que tous les hommes voudraient être à la place du
personnage de Depardieu. C’est lui qui provoque toute cette histoire,
uniquement par sa façon d’être. En fait, c’est un homme fatal.
E. Béart. – Moi, je ne le vois pas du tout comme ça, ce personnage.
J’ai peur de sa lâcheté. Oui, il est intelligent, oui, il est beau, mais il
a une façon de détourner la tête, de ne pas finir ses phrases qui ne le
grandit pas.
F. Ardant. –
Il est mystérieux. C’est un personnage en creux, de ceux qui déterminent le
comportement des femmes. Ce que dit Emmanuelle est vrai, mais c’est tempéré
par la présence de Gérard (Depardieu) qui a pour lui sa puissance, sa force
poétique, son humanité. Alors, on peut croire à ce qui se passe avant, car
il reste une sorte de force électrique entre ces deux époux. Ils ne sont pas
devenus des bobonnes, des copains de régiment.
E. Béart. –
Moi, je ne le vois pas en creux. Chaque fois qu’on le retrouve dans le film,
on sent qu’il a changé, qu’il a vécu, qu’il a évolué. Mais qu’il ment.
F. Ardant. – C’est vrai, c’est un fieffé menteur, mais cette
tromperie, c’est comme des vitamines sur leur amour. Tout le monde sait très
bien que l’adultère, ça donne une aura. C’est un trompeur de femmes, et plus
il trompe les femmes plus il est attirant, non?
E. Béart. – Pourquoi tu me regardes? … Je ne bondis pas du tout!
F. Ardant. – Ce qu’on peut le plus reprocher à ce personnage d’homme,
c’est de banaliser l’amour à force de petits mensonges. Mais ce qui est très
beau dans le film, c’est de réaliser que trois êtres peuvent être unis par
des rapports inextricables et rester seuls. C’est ce qui rend cet homme
touchant et humain. Mais il ne crée pas chez nous une énergie, comme dans un
véritable amour.
N. O. – Le film vous paraît-il très féminin dans sa façon de
parler crûment de la sexualité, sans schémas préconçus?
F. Ardant. – En tout cas, il ne nous oblige pas à choisir notre camp.
Les films sont en général faits à la hache. «Nathalie» est subtil, sans
arrêt sinueux.
E. Béart. – Sinueux, mais aussi très changeant. Il y a des inversions
constantes aussi entre celle qui domine, celle qui est dominée, celle qui
prend le pas sur l’autre et brusquement perd pied.
N. O. – Vu sur l’écran, le film vous a-t-il surprises?
E. Béart. – La première fois, j’ai été gênée, terrorisée, même, comme
si quelque chose de très violent me tombait dessus. En fait, je l’ai trouvé
dérangeant et très pervers… Oui, tout m’a gênée.
F. Ardant. – Moi, je n’ai pas senti ça.
E. Béart. – Il existe sans doute des moments pour voir les films. Je
l’ai revu et cette fois-là, j’ai été saisie par une émotion qui me prenait à
la gorge. Etrangement, avant le film, je me suis trompée sur toute la ligne.
J’ai cru que ce serait une aventure évidente, sans problèmes. Je pensais que
le rôle était simple, sans pièges. C’est l’inverse qui s’est produit.
Pendant le tournage, je me réfugiais sans cesse vers Fanny, contre mon
personnage. C’est toute l’ambiguïté des acteurs.
F. Ardant. – Moi aussi, j’ai trouvé le film très difficile à faire.
N. O. – Vous l’avez préparé ensemble?
E. Béart. – Non, non.
F. Ardant. – C’est très concret, le cinéma. On peut parler avec ses
partenaires aussi longtemps qu’on le veut des rôles: au moment de tourner,
tout ce qu’on s’est dit s’efface, ne sert à rien.
E. Béart. – Moi, j’avais envie de découvrir Catherine directement,
pendant le tournage, sans avoir une idée préconçue sur elle.
F. Ardant. – Moi, c’est pareil avec les répliques: je ne voulais pas
les avoir entendues, je voulais qu’elles m’arrivent fraîches.
E. Béart. – Je suis en général comme ça: j’ai besoin de peu de mots,
je n’aime pas qu’on me parle trop. Avec Fanny, on n’a pas répété. Avec
Fanny, on se faisait des petits points d’intimité, de temps en temps,
simplement, le temps d’une cigarette, pour parler un peu des personnages.
F. Ardant. – Les répétitions, moi, ne me rassurent pas. Ce qu’il me
faut, c’est être aimée. Ce n’est pas un problème de technique, c’est un
besoin de chaleur.
N. O. – Et quand un de vos films est mal reçu?
E. Béart. – Je n’ai jamais cru ce que je lisais dans les critiques,
que ce soit du bien ou du mal. C’est sans doute important pour le metteur en
scène. Une actrice continue sa route. Je suis sensible à quelqu’un qui me
dit dans les yeux: «Tu es trop ceci ou trop cela. » Je ne peux pas le
croire quand c’est exprimé pour tout le monde en général, comme dans un
journal.
F. Ardant. – Moi, je crois que ça dépend du moment. Si vous êtes
déprimée, un mauvais accueil peut vous faire dégringoler. Ce qui est sûr,
c’est qu’aucune bonne critique ne m’a fait de bien, mais que certaines
mauvaises critiques m’ont fait beaucoup de mal.
N. O. – Et vous-même… êtes-vous généralement critique à votre
égard?
F. Ardant. – J’ai toujours été déçue par ce que je faisais, pour de
mauvaises raisons; parce que je m’arrête à des détails physiques, qui m’ont
empêché pendant longtemps de juger les films dans leur ensemble. D’ailleurs,
je ne retrouve jamais sur un écran ce que j’ai cru mettre dans mon jeu. Dans
l’idéal, je trouve qu’un film, ce devrait être un brouillon pour le refaire.
E. Béart. – Pour moi, c’est un peu pareil. Il y a quelque chose, tout
de même, qui m’est venu avec le temps. Quand je vois un de mes films, j’ai
le sentiment d’avoir grimpé une partie d’une montagne. Ça me donne une
certaine fierté globale: le sentiment d’avoir eu le courage d’aller au bout,
d’avoir donné tout ce que je pouvais donner.
N. O. – Vous est-il arrivé de proposer vous-même des sujets qui
vous plaisaient, ou des idées de personnages aux metteurs en scène?
F. Ardant. –
Jamais. J’ai trop envie d’être désirée.
E. Béart. –
Oui, le désir qu’on peut avoir de vous est un élément essentiel dans un
film.
N. O. – Emmanuelle, vous publiez avec votre frère un livre de
photos sur vos missions pour l’Unicef. D’où vous vient ce besoin
d’engagement?
E. Béart. – J’ai grandi comme ça. J’adore le titre de ce film qui dit:
«Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes». Mon
père, lui, avait fait de la résistance. A la maison, s’engager était tout à
fait naturel, une évidence. Ça l’est resté pour moi.
N. O. –
Fanny, vous n’éprouvez pas le même besoin?
F. Ardant. –
J’y ai pensé, mais je me sens encore trop superficielle. Je suis souvent
destructrice, ce qui ne serait pas une très bonne chose pour les gens avec
qui je m’engagerais.
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