
PARIS MATCH
Novembre 2004
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HALTE A LA TYRANNIE DU JOUIR
Sa vie de femme est aussi riche que sa vie de comédienne, Fille du colonel gouverneur de la Maison du prince à Monaco et d'une dame d'honneur du palais, elle sait jouer dans tous les registres. Compagne de François Truffaut dont elle a eu une fille, abonnée aux rôles tragiques et aux films exigeants, elle décroche pourtant un César en 1997 pour « Pédale douce ». Du jour au lendemain, elle se retrouve égérie des homosexuels. Un statut cocasse et paradoxal pour cette fille de famille qui a étudié les sciences politiques et préparé le concours des Affaires étrangères de Londres. Mais rien ne l'a détournée de sa passion pour le théâtre, pas même ses succès dans « Le dîner de cons » de Francis Veber ou «Ridicule» de Patrice Leconte. En 2002, elle incarne Maria Callas au cinéma et Sarah Bernhardt sur les planches! Aujourd'hui, elle revient auu théâtre avec « La bête da ris la jungle ». Mère de trois filles, cette actrice aux soixante rôles reste une énigme. Pour Paris Match, elle déchire un petit coin du voile. |
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Un entretien avec Gaillac-Morgue
Quelle est votre propre lecture de cette pièce, "La bête dans la jungle", l'adaptation par Marguerite Duras d'une nouvelle de Henry James?
Au-delà d'un drame bourgeois ou romanesque - l'histoire d'une femme brûlée par une passion pour un homme qui ne l'aime pas -, la pièce nous dit que l'essentiel est bien souvent ce que l'on découvre trop tard. Vaut-il mieux vivre en s'étant jeté dans la vie ou en s'étant fait une certaine idée de la vie ? Cette femme, Catherine, n'a pas été payée en retour, mais dans son adoration pour cet homme. John Marcher, elle a vécu plus intensément encore qu'une épouse bardée d'enfants, dotée d'un bel appartement et d'une maison de campagne. L'attente, l'adrénaline invraisemblable qui l'envahit quand elle le retrouve, tout d'un coup. ce manque d'oxygène, rougir, vous imaginez l'intensité ! Bander son arc est plus important que d'atteindre sa cible.
A propos de John Marcher, James note qu'il "avait été l'homme de son temps, l'homme auquel rien du tout ne devait arriver". Un homme sans qualités ?
John Marcher représente notre condition humaine, celle qui nous fait toujours croire que l'herbe est plus verte ailleurs. C'est un personnage d'homme à côté de sa vie, un peu comme "L'étranger" de Camus. Il fallait un acteur comme Depardieu. très incarné et terrien, pour faire ressentir que ce n'était pas quelqu'un perdu dans les nébuleuses de sa pensée. John et Catherine, c'est de la dynamite pour la société. Ils ne peuvent pas être récupérés, ils sont en marge de ce que l'on attend d'un couple.
Les ouvres de James abondent en personnages indécis, en rendez-vous manqués. Surtout ne pas choisir...
Plus vous êtes délicat et lucide, plus vous voyez la responsabilité de chaque acte. C'est une grande intelligence de la vie. Henry James montre des héros qui sont exclus des cercles, des êtres libres. "Ce qui me relie à Henry James? La patience, peut-être, qui est toujours de l'impatience mise en patience", disait Duras.
Quelle sorte de "musica" a-t-elle apportée au texte de James?
Un langage théâtral fait de poésie, de musique et de sens. Le verbe passe la rampe et se transmet, on est dans la pensée qui se construit, avec ses maladresses et ses prosaïsmes, elle suscite l'attente. Duras a l'art de faire exister le silence, le non-dit, et ce qui est dit est le masque de l'innommable, ce qui ne se dira jamais.
Aujourd'hui où chacun vit fort et vite son désir, vous donnez à voir une relation entre un homme et une femme où tout se joue sur le silence des sentiments, la non-conclusion... Belle audace!
On vit dans une avidité de possession et de profit, profiter du plaisir, profiter de l'amour. Mais il n'y a pas de progrès en amour. "Profite. ma fille", quel leurre ! Je suis d'une génération qui a cru au Che, maintenant on croit à son porte-monnaie. Le monde est à vendre, le sexe est à vendre. On est dans la tyrannie du jouir. On affiche ses prouesses sexuelles. En quoi la Princesse de Clèves est-elle une moins grande amoureuse que Virginie Despentes ? L'individu capable de s'extraire de cette tyrannie sera toujours un prince dans ce monde.
Différer sans cesse l'accomplissement d'un désir, est-ce une manière de le raviver ou de le fuir?
Reculer le désir, c'est l'amplifier, car il s'éteint avec la réalisation du fantasme. Le fuir est une forme de confort ou de grande perversité, on peut préférer aller au bord vertigineux du plaisir sans l'accomplissement de l'acte physique... En fait, le tue l'amour. c'est ''honneur- famille, patrie", le côté ''croissez et multipliez". L'amour est subversif. Si vous ne prenez pas un plan d'épargne logement, si vous n'achetez pas de machine à laver, là c'est grave pour la société !
Il y a une rébellion permanente en vous. Vous avez toujours repoussé l'"àge de raison" !
J'ai été une enfant incroyablement heureuse, donc sans ce fonds de commerce de la mal-aimée qui m'aurait permis de prendre une revanche. Je n'ai jamais fait de psychanalyse, je n'avais pas de nœud. Après, j'ai su dealer mes chagrins, mes échecs, les angoisses... C'était toujours une conversation entre moi et moi. J'ai toujours refusé de voter, d`appartenir à un cercle ou à un parti. Mais j'ai vécu aussi d'une façon très terrienne, avec lus semailles, les moissons... Je suis couverte d'enfants!
"Elle a fait ses bébés toute seule", comme dit la chanson !
Oui. une vie d'accidents, de folies liées à ma génération. J'ai pris des choses de mon siècle. ll y avait cette incroyable naïveté de tout prendre de la vie, de se dire: "Je serai assez forte." On me décourageait : "Avoir un enfant le mettes des bâtons dans les roues !" Non, je n'avais pas peur.
Vous n'avez pas eu peur non plus de vous exposer aux brûlures de l'amour.
Il faut sauvegarder une forme d'inconscience. "Allons-y, on verra bien..." Le contrôle de soi est le pire ennemi, Que sait-on de la vie? ''La vie a plus d'imagination que vous'', me disait le psychiatre alors que je voulais me suicider dans "La femme d'a côté". Ce sont des phrases qui vous servent tout la vie.
Et vous ne refusez pas non plus la solitude, même si, comme dit Duras, "la solitude est toujours accompagnée de folie".
Non, et finalement tant mieux. Mieux vaut être fou que moutonneux. Quand on nie dit "mais pourquoi tu as dit ça, tu es folle !", passer pour une folle, ah! quelle joie! Alors, on reçoit cet amour que chacun éprouve pour les marginaux parce qu'on les trouve courageux. Etre ou ne pas être un animal sociable, participer et s'extirper de la société, ce va-et-vient sur le fil du rasoir est la grande histoire de notre vie.
"C'est l'art qui fait la vie", disait Henry James.
C'est l'art qui sauve la vie ! La beauté est à la fois ce qui vous console et vous désespère. Le fait de voir des bribes de sa vie mises en forme a travers un livre, un opéra, un tableau, une pièce, c'est comme un baume. Les Grecs se reconnaissaient dans les tragédies d'Eschyle. Le tourment et la mort mis en forme dans un tableau de Francis Bacon n'effraient plus, au contraire, ils pacifient. Toute entrave à l'art est un péché.
Le sentiment amoureux est-il proche des rapports de l'acteur avec son art?
Oui, on est dans un même transport. Le théâtre demande toujours une grande violence plivsique, c'est terrible, on se dit : "Non, non, plus jamais !" Et pourtant on y retourne.
Comment définiriez-vous la qualité de cette relation particulière qui vous lie à Gérard Depardieu depuis des années?
C'est étrange, je ne pourrais pas non plus mettre de mots sur ce qui existe entre nous. Je n'évoquerai même pas une forme de fidélité, on dit toujours qu'il faut cultiver l'amitié, ou l'amour... Avec Gérard, c'est là. On est comme deux dolmens dressés sur une plaine ! J'aime beaucoup le regarder, l'écouter, lui parler. Parce qu'il est vrai, Gérard, et instinctif, il voit tout, il comprend tout, comme un sorcier, il sait. Il est en moi. J'aime ce côté homme de la terre mais feu follet. Le contraire de l'avidité, avec un appétit d'ogre pour la vie et une immense délicatesse. On se rencontre pour un film ou une pièce, puis, une fois les lumières éteintes c'est "au revoir, à bientôt !". On ne sait jamais quand on se retrouvera. Il me suffit de savoir qu'il existe.
"Fanny vient d'un pays qui n'existe pas", disait François Truffaut. D'où venez-vous, et où allez-vous?
Mamnia mia ! Je me suis bàtie dans la pierre dure des mes 15 ans, l'âge de la découverte de ce que l'on ne veut pas. Je voudrais continuer à aller de l'avant honnêtement, ne rien renier, ne pas tricher, être sans peur. Pouvoir arriver dans l'antichambre de la mort en me disant : ''J'ai vécu. Je n'ai pas pactisé." Et crier "vive la liberté" !
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