
PARIS MATCH
décembre 31, 2003
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VINGT-CINQ ANS APRES « LA FEMME D'A COTÉ », LES DEUX TENDRES COMPLICES SE RETROUVENT DANS « NATHALIE », L'HISTOIRE D'UN COUPLE DONT LE DESIR S'EST USÉ
«Je ne crois pas à ma séduction, assure-t-il. Il faut être idiot pour s'affirmer conqérant.» «Qui, renchérit-elle, mais c'est encore plus compliqué pour une femmes.» Près d'un quart de siècle après le chef d'œuvre de Truffaut, les amants magnifiques de « La femme d'à côté » sont de nouveau réunins dans « Nathalie », un film d'Anne Fontaine, qui sortira le 7 janvier. Mais, cette fois, ils doivent affronter à l'écran une autre réalité que celle du désir fou : La lassitude d'un couple marié. Fanny, l'épouse, va jusqu'à soudoyer une prostituée (Emmanuelle Béart) pour découvrir la véritable sexualitié de Gérard, son mari... Deux géants du cinéma s'expliquent à cœur ouvert sur la passion, le sexe, l'infidélité.
par Catherine Schwaab
Ces temps-ci, Gérard est imprévisible, mal luné... Il a peut-être une raison : pour la énième fois, le revoilà en bisbille avec Carole (Bouquet). Silence radio après une dispute. Pas de nouvelles. Elle ne lui en donne pas, alors lui non plus. Il ne veut pas en parler. Mais ne pense qu'à ça. Nous aussi. Le film parle d'amour, l'interview évoque le couple, il lâche quelques allusions, visage crispé comme un gamin qui n'a pas l'habitude de cacher ses peines. Il se réfugie dans son impatience, aussi célèbre, aussi redoutée que sa voracité. Pour les photos de Paris Match, il a « tenu » trois bobines, pas plus. Quant à ses affaires de businessman - indissociables de Carole -, elles tournent sans lui, heureusement. Lui préfère fuir ces « bébés » construits ensemble : le vignoble, le restaurant... « Dites que je ne suis pas là. » Il est à Strasbourg ce soir, à Rio après-demain... Au bout d'une heure d'interview, Gérard doit aller chercher sa fille à l'école - celle qu'il a eue avec Karine Silla, aujourd'hui mariée à Vincent Perez. II enfile son manteau de cuir, parle des aléas de l'existence, donne le change. On peut être le meilleur acteur du monde, c'est dur de faire semblant quand la souffrance est là. A ses côtés, présence souriante et légère, Fanny sait tout, sent tout. Si fine, si discrète, elle accepte sa nervosité, surveille du coin de l'oeil ce bad boy fébrile. Elle, plus que lui, cultive le mystère sur sa vie personnelle. Contrairement à Julie et Guillaume, ses trois filles n'ont, elles, pas choisi le septième art : Lumir, 28 ans, travaille dans une galerie d'art et rêve d'ouvrir un jour la sienne ; Joséphine, 20 ans (qu'elle a eue avec François Truffaut), veut être criminologue, et Baladine, 14 ans, est au lycée, en butte aux incertitudes de l'adolescence. Fanny ne s'expose jamais avec son compagnon, le coproducteur italien Fabio Conversi, partenaire financier de « Callas Forever » où l'actrice campait une inoubliable diva. Pendant l'interview, elle laisse parler Gérard, approuve, ressent les mêmes tourments, complète, précise sa pensée... « Sur le tournage, confie Anne Fontaine, la réalisatrice du film, Fanny et Gérard s'équilibraient. Elle l'apaise car il sait qu'elle l'adore. "Il est toujours mieux que tous les bonshommes sur terre!" disait-elle de lui en riant. Quand, à la fin d'une journée, il n'avait pas réussi à "donner", à être concentré, Fanny me rassurait : "Ne vous inquiétez pas, demain ça ira mieux!" » Aérienne, elle possède une grâce. Jamais vous ne rencontrerez une Fanny Ardant dans la rue. Ce tempérament à part n'est pas facile à vivre au quotidien, on s'en doute. « Elle n'est pas douée pour le réel, confirme la cinéaste. Pas du tout pragmatique, elle est dans l'effusion, le romanesque... Ça n'est pas une pose d'actrice, elle est ainsi au quotidien. » Aujourd'hui, ses 52 ans clairement affirmés - elle en fait dix de moins -, Fanny quitte la suite du Raphaël où a eu lieu 42 l'entretien. Son aînée lui a fait porter un billet « Je bois un verre de vin rouge au bar, je t'attends.» Sourire radieux. Tout en elle respire l'ouverture. Gérard a de la chance d'être aimé d'une telle femme.
Paris Match: Jouer à être un autre, exposer ses émotions, est-ce plus dur pour un homme ?
Gérard Depardieu: Les hommes ont un problème de séduction; mais moi, je suis plus féminin. Quant aux femmes, elles doivent assumer le regard scrutateur du public. Fanny est dix fois plus détaillée qu'un homme.
PM: Votre personnage, Fanny, réagit à la tromperie de son mari en lui envoyant une prostituée afin de connaître la face cachée de sa sexualité !
Fanny Ardant: Etre trompée, ça n'est pas grave. Le pire, c'est la phrase meurtrière du mari qui dit "Mais c'est normal !"
PM: Vous dites, Gérard, à propos du film, que ne plus se désirer c'est, en effet, normal...
GD: Le désir se danse à deux. Quand, à côté de vous, l'autre est raide et plongé dans ses pensées, eh bien, à moins d'être une bête, on respecte cette bulle. Le mot "normal" est cruel. Je comprends qu'une femme soit blessée en entendant son homme dire qu'il s'est fait une pute, que ça n'est pas grave, c'était sans amour, c'est "normal".
PM: Une théorie veut que, contrairement à une femme, un homme soit capable de dissocier sa sexualité de ses sentiments...
FA: ... une femme aussi !
GD: Oui, et lorsqu'il apprend la chose, l'homme, effaré, met du temps à l'encaisser... persuadé qu'elle ne peut jouir bien qu'avec lui !
PM: Vous aussi?
GD: Non, moi, je ne suis pas comme ça.
FA: "Aucun mari ne résiste à l'inconnue qui entre dans le bar", écrivait Duras. Une évidence qui fit scandale. Mais c'est vrai: même pour un mari qui aime sa femme, c'est difficile de résister à une inconnue. Et ça n'est pas pour cela qu'il n'aime pas sa femme.
PM: Et pourquoi ne dirait-on pas la même chose d'une épouse?
Fanny et Gérard: d'une même voix. C'est la même chose!
GD: C'est pour cela qu'un homme "se paie" une pute, cela élimine la culpabilité...
FA: ... Moi, si j'étais un homme, je n'aurais que des putes ! Ça rend les choses plus libres, il n'y a pas d'intérêt. Ça permet d'aimer plus librement.
GD: Voilà !
PM: Vous mettez cela en pratique?
FA: Nous ne parlerons qu'en présence...
GD: ... de nos avocats !
PM: Selon vous, la possessivité sexuelle pollue tout ?
GD: Je ne pense pas que la sexualité joue un rôle primordial dans un couple. II n'y pas que le cul !
PM: Entre une relation fondée sur le sexe et une autre fondée sur l'intellect, laquelle est celle qui dure ?
FA: Il n'y a pas de loi. II y a des rencontres fatales, des relations construites et des histoires qu'on subit. Moi, en regardant ma vie, je ne pourrais tirer aucune règle.
GD: Moi, je trouve le désir plus intéressant que l'acte. Quand on passe à l'acte, ça brise un charme. Je préfère l'amitié amoureuse, l'ambiguïté. Que nos secrets, nos non-dits se répondent. L'assouvissement sexuel rabaisse un peu le mystère de l'amour.
PM: Pas dans les trois premiers mois, tout de même !
GD: On vit cela quand on est jeune. Ou alors en pleine crise du milieu de vie vers 40-50 ans et l'on croit que soudain tout change. En fait, rien ne change ! Mais quand ces choses se calment, c'est tellement plus fort : vivre une admiration réciproque, éprouver les mêmes réactions, les mêmes sentiments, traverser un moment difficile dans un même esprit... Là, l'histoire dure et perdure.
PM: Une rupture, en provoquant une remise en question personnelle, peut-elle être productive, enrichissante ?
GD: Une rupture, c'est plutôt un échec. Moi, à 20 ans, je n'imaginais jamais changer de vie à 40. Heureusement qu'on ne sait rien à l'avance, parce qu'une rupture, c'est dur ! Alors, on peut toujours se poser des questions, analyser a posteriori, mais ce constat ne sert plus à rien puisque la rupture est là.
PM: Une rupture engendre tout de même des explications, un échange...
GD: Exact! Une rupture brutale, sans paroles, sans nouvelles, c'est une vengeance, ça n'est pas une rupture, parce qu'il y a encore de l'amour. On tombe alors dans la vulgarité, la duplicité qui ne veut pas s'avouer qu'on aime encore.
FA: Le pire, c'est de constater qu'on n'a jamais aimé. Pouvoir se dire : "Comme j'étais heureux quand j'étais malheureux !" Dans un grand chagrin d'amour, on ne voit plus les feuilles sur les arbres, on est cloué à sa souffrance, mais c'est une forme de bonheur. Le malheur, c'est quand il n'y a plus de palpitation. Ne pas avoir aimé, c'est vraiment la plus mauvaise carte du jeu.
PM: Vous dites, Fanny, ne pas avoir recherché l'équilibre dans votre vie...
FA: C'est vrai. Je suis le contraire de Gérard: je ne m'imaginais pas mariée pour la vie. Je voyais mes cousines, leur vie ne m'intéressait pas. Mes parents s'adoraient. Enfant, j'ai vécu dans un milieu harmonieux. Quand je suis sortie de ce nirvana, je ne suis pas arrivée à le recréer. Alors j'ai opté pour le chaos, le désordre. Et peut-être ai-je été assez orgueilleuse pour ériger mes ratages en désirs !
GD: Ce qui est bien avec Fanny, c'est qu'elle bouscule le bonheur...
FA: Oui... enfin, tout de même, quand je vois une femme et un homme bras dessus, bras dessous...
GD: ... non, moi je me dis : merde, je préfère être à ma place... Je les vois, ils ne se regardent plus...
FA: Un couple qui rit ensemble dans un aéroport en attendant le départ d'un avion, c'est rarissime. Ce bonheur d'être complices...
PM: Une vision de cinéma...
GD: Il est beaucoup plus agréable d'aimer dans un film que d'aimer dans la vie. Dans un film on peut aimer sans limites...
FA: ....sans limites ! Rappelez-vous la scène où je suis avec Gérard, mon mari, dans un bar : une jeune fille l'approche et glousse. Et là s'échange un regard entre nous, un sourire, une merveilleuse connivence. C'est cela, l'amour!
PM: Vous incarnez tous les deux une image forte une féminité glamour pour Fanny, et une force très masculine pour vous, Gérard...
GD: Je suis tout le contraire de mon image. Je suis un romantique, à la limite de l'angélique. Je regarde tout avec amour et passion, j'éprouve très peu de haine, même face à des cons. Et comme Fanny, je ne m'aime pas. Je n'aime pas mon physique, ni mon visage, ni mon corps, ni mes mains, ni mes pieds... je n'aime rien ! Et très surpris qu'on puisse aimer quelque chose de moi. Je suis le contraire d'un acteur. Je ne crois pas à ma séduction. Il faut être idiot pour s'affirmer conquérant.
FA: Pour moi, c'est encore plus compliqué. J'ai dû me faire pardonner d'exister avec ce que j'avais, ou n'avais pas ! Je m'en sors en parlant, en jouant, en allant sur d'autres terrains. Tenir ce discours de féminité me gêne.
PM Vous lisez tout de même ce qu'on écrit de vous, c'est très élogieux...
FA: Non, je ne lis pas !
GD: Moi non plus !
FA: En revanche, quelqu'un qui me dirait "Je vous ai aimée dans ce rôle" me fait chaud au coeur, parce que c'est dans un rôle, ça n'est pas moi, ça n'est pas nous !
PM: Est-ce une insécurité sur soi-même?
GD: Au contraire ! C'est une lucidité !
FA: Je m'en fiche, de moi! Et, bien sûr, vous allez aborder cette question intolérablement abordable : "Et vieillir?" Oui, vieillir! Ça fait partie du lot. Eh bien moi, je n'ai pas envie de me battre contre cela. Avec l'âge et la vieillesse vient l'insolence. Il faut s'en fiche. Sinon, on est perdus !
PM: Il est vrai que vous êtes deux rares acteurs à ne pas...
GD: ... à ne pas s'être fait tirer ! Il faudrait tirer beaucoup! [Rires.]
FA: Il y a quelques années, un Anglais m'annonçait : "En 2004, on pourra prendre une pilule pour ne pas vieillir. - Eh bien, moi, je ne la prendrai pas!" lui avais-je répondu. Il avait eu ce commentaire : "It's so chic!" Etre vieille, c'est tellement chic !
PM: Sentir l'amour du public, de tant d'anonymes, ça doit aider à bien vieillir.
GD: Non, c'est ponctuel.
FA: Oui! On vous aime trois mois sur scène. Il ne faut pas confondre "être aimé" et "plaire".
GD: Il n'y a que dans la vraie vie qu'on peut être aimé.
FA: Pour un acteur, vouloir être aimé, c'est: "Prenez-moi ou jetez-moi." Et c'est temporaire.
PM. Gérard, vous dites avoir identifié pas mal de pulsions au cours de votre psychanalyse, tandis que Fanny, vous ne semblez pas intéressée par ce genre de recherche sur soi...
FA: Mais je connais très bien mes pulsions !
GD: En plus, elle le dit, elle vient d'une famille où ses parents se sont aimés, où c'était le nirvana.
PM: Pas besoin de psychanalyse dans ce cas-là?
GD: Ben non! Elle est en paix avec ses démons. La psychanalyse vous remet en paix avec des choses qui vous bloquent, des émotions coupées, elle vous ouvre des portes pour les accepter et éventuellement pardonner à ceux qui vous ont fermé ces portes. Ça ne rend pas plus intelligent, ça rend plus vivant. Ça permet ensuite de chercher à être aimé pour ce qu'on est.
FA: J'aurais la tentation d'aller voir un psy comme une prostituée : le payer pour qu'il m'écoute, être sûre que quelqu'un m'écoute pour une heure...
GD: ...C'est ce qu'il fait...
FA: ... Mais pas pour qu'il me soigne !
GD: C'est pas lui qui te soigne, c'est toi!
FA: Mais je suis vide comme une pastèque ! Je devrais mentir pour le tenir éveillé !
PM: On dit de vous que vous aimez bien les relations orageuses...
GD: Ah pas du tout, quand ça pète, moi, je me barre!
FA: Quand même, il faut crier, s'énerver une fois par jour!
GD: Non, moi, je n'aime pas ça. Les cris me passent au-dessus de la tête. Et quand ça m'énerve, je m'en vais.
FA: Tu n'aimes pas l'excitation de la querelle?
GD: Je suis le contraire. C'est une souffrance inutile. Je n'ai pas envie d'argumenter avec quelqu'un qui devient malade en criant. Ça use l'amour. Alors je fuis. Et quand je vois régulièrement poindre ce genre de violence verbale, je finis par m'en aller pour de bon. Sans juger.
PM: Vous, Fanny, votre virtuosité verbale doit faire très mal parfois...
FA: Oui... Mais ensuite, je regrette. Curieusement, dans une dispute, la douceur est plus méchante...
GD ... Parce que les mots violents dits sans violence sont de glacials constats. Quand ça crie trop, je n'entends plus les mots. Je ne ressens plus que l'état dans lequel se met l'autre en face de moi.
PM: Avec Carole Bouquet, vous avez ouvert un restaurant, créé un vignoble, monté une petite entreprise, c'est un peu comme un bébé...
GD: Bon... Je lui ai montré un peu ce qu'est le vin, la vigne... et elle reçoit très bien... Pour l'instant, elle et moi, on a pris nos distances... Parce que je suis un être libre : j'aime Carole et j'aime ma liberté.
PM: Quel discours puéril! Vous restez un grand enfant !
GD: Mais c'est bien d'être un enfant ! Je revendique ma liberté ! Pas pour le sexe ! Parce que moi, la seule chose qui m'intéresse, c'est l'amour...
PM: Vous, Fanny, vous avez trois filles, une vie de couple plus calme...
FA: Ah oui? Vous êtes mal renseignée ! [Se tournant vers Gérard.] Je trouve qu'un homme et une femme qui s'occupent de la terre, c'est un lien inouï. Pour moi, ça n'est pas du business.
GD: C'est vrai que faire du vin ensemble, c'est la vie...
PM: Vos trois filles, Fanny...
FA: ... Elles m'ont peut-être empêchée de faire des choses destructrices, elles m'ont obligée à me construire.
PM: Vous affirmez, Fanny, votre foi religieuse avec force ; et vous, Gérard, vous allez dire des textes de saint Augustin à Strasbourg; êtes-vous en recherche de spiritualité ?
GD: Mais j'ai la foi ! Saint Augustin a mis les mot sur mes pensées... Mais les pensées étaient là.
PM: Citez-moi une phrase qui illustre cette mise en mots.
GD: "Bien tard je t'ai aimé, tu étais en dedans de moi; et moi je te cherchais au-dehors de moi."
PM: Fanny, comment vivez-vous votre foi?
FA: Comme une conversation avec le monde des dieux, avec mon ange gardien. Je ne suis pas toujours en harmonie avec le monde visible, mais j'ai toujours été à l'aise avec le monde invisible. Je me sens protégée. Et j'aime dire merci, sans rien demander.
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