
PREMIÈRE
Septembre 1989
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FANNY ARDANT PASSIONNÉMENT
Elle vit un grand amour dans "Australie". Un rôle comme elle les aime.
par Jean Jacques Bernard
« J'avais été séduit, la découvrant sur mon écran de télévision, par sa grande bouche, ses grands yeux noirs, son visage en triangle, mais j'ai tout de suite reconnu et apprécié en Fanny Ardant les qualités que j'attends le plus souvent des protagonistes de mes films : vitalité, vaillance, enthousiasme, humour, intensité, mais aussi, sur l'autre plateau de la balance, le goût du secret, un côté farouche, un soupçon de sauvagerie et, par-dessus tout, quelque chose de vibrant. » Cet éloge est signé François Truffaut, et il date de 1981.
Une vingtaine de films, aujourd'hui, confirme chaque trait de ce portrait. Avec une permanence, presque une obsession : la passion amoureuse qui se noue dans la totalité de ses rôles. Oui, Fanny Ardant aime plus vite que son ombre. Et son ombre ne s'en plaint pas. Elle suit, radicale et fière, sans remords, cette haute silhouette qui avance comme un brise-glace dans les tumultes de l'amour. Dans "Australia", de JeanJacques Andrien, c'est Jeremy Irons qui, d'Australie, vient tirer Fanny de la torpeur belge des années cinquante. Leur passion sera inexorable. Elle intervient comme un coup de poignard planté dans les sofas bourgeois des industriels de la laine. Une fois de plus, Fanny Ardant cherche sa vérité. Elle est faite pour ça. Pour le fond de l'âme.
Première: Quand Jeanne, votre personnage dans "Australia", rejoint Jeremy Irons dans son hôtel à Londres, elle ne se précipite pas sur lui comme une maîtresse sur son amant. Elle entame un superbe récit de son passé, sans le regarder. Et lui l'écoute avec beaucoup d'émotion...
Fanny Ardant: C'est ça, elle « lâche les eaux », comme on dit d'une femme enceinte. Moi, au cinéma, j'adore les longs monologues. J'avais déjà eu cette chance dans "L'amour à mort", de Resnais, où je ne parlais pas beaucoup et, tout d'un coup, je lâchais tout. Je trouve magnifique un rôle qui existe par touches, et puis qui emmagasine, emmagasine, et vlan, qui se délivre. Dans "Australia", le dialogue est très écrit. Mais il est porteur d'émotions parce qu'il est lié à des choses visuelles. Quand Jeanne parle du train qu'elle n'a pas pris ou d'une scène chez le photographe, on imagine bien cette petite vitrine de province un peu cucul la praline. Donc, le dialogue était comme un tremplin pour moi, et je m'accrochais à des images qui m'appelaient. Ça, c'est le talent de Jean Gruault, qui a écrit le film. Il se trouve que c'était lui déjà qui avait écrit "L'amour à mort", ainsi que plein de films de François [Truffaut] Je crois que c'est parce qu'il aime les acteurs de théâtre. Le théâtre est fait de grandes plages comme ça, comme on entre dans la mer...
Votre couple avec Jeremy Irons est superbe. Comment cela s'est-il passé sur le tournage ?
Jeremy, je l'avais connu sur le film de Schlöndorff d'après Proust, quand je jouais la duchesse de Guermantes. Mais je n'avais fait que le croiser, parce que Swann et la duchesse, c'était comme une histoire d'amour avortée. Et j'avais gardé un souvenir d'humour, de grande gentillesse, d'acteur précis, mais en même temps dangereux dans la mesure où l'oeil disait plein de choses que les gestes démentaient. Alors, se retrouver sur un film avec une vraie longue histoire, c'était un grand plaisir. Je me sentais mieux avec lui, capable d'être vache, de rire, et tout d'un coup d'être grave. Peut-être aussi parce qu'on était tous les deux perdus dans les brouillards de Verviers, en Belgique. J'aimais qu'il me parle de l'Angleterre, de ses débuts au théâtre. Je n'aime pas les acteurs qui me parlent de leurs angoisses, sur le texte ou autres. Mais j'aime quelqu'un qui me parle de sa vie, de ses désirs, et Jeremy est comme ça.
Vous l'aviez vu dans son dernier film, "Faux-semblants" ?
Non. Parce qu'à ce moment-là j'attendais un bébé et qu'on m'a dit que ce n'était pas trop conseillé dans mon état. Mais je me souviens de lui dans "Travail au noir" ou dans "La maîtresse du lieutenant français". J'aime cette chose soi-disant glaciale, mais en même temps l'oeil qui frise, une violence incroyable. Jeremy, d'un coup, peut se marbrer de rouge et blanc par une colère rentrée. Il semble être sous contrôle, mais pfuitt... la marmite est percée. Il est dangereux, parce qu'avec lui on ne sait pas jusqu'où on peut aller. Et ça, ça me plaît. Et puis moi, ce que j'aime dans un acteur, c'est le regard. Si, au moment de jouer, on sent dans le regard que la caméra a été oubliée, alors ça vaut tout. Parce qu'on se retrouve comme lorsqu'on était enfant et qu'on jouait aux gendarmes et aux voleurs. C'est le même jeu, tellement grave d'un seul coup, où on oublie les marques, le metteur en scène qui s'agite sous son parasol, on oublie tout...
L'acteur doit, tout de même, garder le contrôle de son personnage...
Moi, je me laisse embarquer. J'aime bien trahir les rôles et les metteurs en scène. Parce que je me dis que la minute présente, cette image qu'on enregistre, ça m'appartient. Et que ce qui se passe dans ce temps-là, j'aime m'y plonger complètement, ne pas avoir prévu les choses. Dans la salle de bains, le matin, on survole les scènes, c'est toujours cette séquence de "La nuit américaine", quand on se lave les dents... [Un moment.] J'aime les acteurs qui me désarçonnent. Une émotion que je n'avais pas prévue dans la façon de regarder ou de tendre la main fait que, d'un coup, on est en vol plané, sans filet. C'est cela que j'appelle trahir. Les mots étaient écrits, les déambulations prévues, mais il y a ce petit moment magique où cette vie est encore plus vraie que la vie. D'un coup, on touche le sang, la chose la plus palpitante, son propre oxygène.
Jean-Jacques Andrien s'est-il volontiers laissé « trahir », selon vous ?
Ce qui a été déterminant pour moi dans mon choix de ce film, c'est qu'à notre toute première rencontre il m'a montré une photo de trois personnages, en noir et blanc, qui avaient l'air détachés du sol sur une route des Flandres. Et puis le scénario m'a plu. Mais il ne me l'a pas expliqué. Ça tombait bien car je n'aime pas trop qu'un metteur en scène « explique ». Il y avait chez lui cette pudeur d'approche. Par la suite, sur le tournage, Jean-Jacques mettait une grande exigence dans ses cadres, dans ses mouvements d'appareil. Mais c'est là une contradiction intéressante : pour l'acteur, il y a comme une gageure à rester libre dans une grande contrainte. De même pour les dialogues, je n'aime pas changer de texte. S'il y a des mots qui ne me plaisent pas, je dois aller dans le monde des metteurs en scène, malgré cela. Plus un metteur en scène est exigeant, plus la contradiction est intéressante entre ce que je dois faire et ce que je me permets de faire, c'est en cela seulement que je « trahis ». Jean-Jacques me faisait souvent penser à un taureau mélancolique qui avançait dans les brumes de sa Belgique avec une grande ténacité. Et, en même temps, une très grande courtoisie qui cachait probablement de l'inquiétude. Jean-Jacques fait beaucoup de prises. Il tient énormément à certains gestes et corrige telle position de la main qui ne lui plaît pas. C'est un fils de peintre et il a, dans son exigence de metteur en scène, quelque chose d'un peintre, comme s'il voulait garder, fixer l'image. Ainsi il préférera volontiers deux personnages en silhouette plutôt qu'une série de gros plans qui appuient sur un effet.
L'amour de Jeanne pour Edouard [Jeremy Irons] est inscrit presque comme son destin. Mais, à votre avis, quand, précisément, devient-elle amoureuse de lui?
Probablement quand il l'emmène avec son fils dans ce petit avion. Elle est soudain très émue de voir sa terre de haut, elle qui vient de la campagne. Lui, il a tout compris d'elle, comme ça, en peu de choses. Il lui a fait survoler ce que son mari tend à tout prix à casser. Il y a une scène qu'on a supprimée au tournage et qui était peut-être le seul révélateur qu'elle venait d'un autre milieu. Elle mangeait, et son mari lui disait : «Tu te tiens mal à table. »
Mais, dans le film, le mari n'est pas méchant. Il aime sa femme - vous - et leur enfant. C'est Patrick Bauchau, il est beau et distingué. Beaucoup de femmes en seraient ravies.
C'est vrai. Et j'aime bien cette idée. C'est toujours ce que François [Truffaut] disait : «Montrer l'héroïne avec un mari abruti et la faire partir avec un amant magnifique, c'est idiot. » Vous vous rappelez "Madame de...", d'Ophuls, où l'amant et le mari sont tous les deux extraordinaires ? Jean-Jacques Andrien disait toujours à Patrick Bauchau : «Mets tes lunettes pour montrer un mari posé, tu dois ressembler à Arthur Miller, le mari intellectuel de Marilyn. »
Dans le scénario de Jean Gruault, il y a à la fois une passion amoureuse et un portrait de classe : la bourgeoisie lainière. C'est votre avis ?
Moi qui suis exagérée, je pense que toute exagération est stupide parce qu'elle va dans tous les sens. Gruault qui, en lui, porte une énorme passion, écrit en effet des chroniques. Mais ses chroniques sont toujours poussées en avant. En fait, il y a toujours chez lui une idée de salut, pas le salut chrétien, mais celui de l'être humain. Et moi, j'adore tout ce qui parle d'une quête... Ou d'un gâchis. Car quand je dis le «salut », ça peut être répressif. On peut, avec passion, se dire : « J'irai jusqu'en bas ! » On m'a souvent reproché mes mots, ou cette espèce de délire sur la passion, parce qu'on voit toujours la passion entre un homme et une femme qui se mettent la tête en sang. Mais ce n'est pas ça la passion, pour moi. C'est définitivement tout faire pour se détruire. C'est-à-dire pour détruire ce qu'il y a de moche en vous. C'est pour cela que l'un des auteurs que j'aime le plus, c'est Dostoïevski. On ne comprend pas toujours ce qu'il dit, mais on sait qu'il y a soudain quelque chose d'obscur qui nous envahit et qui nous tranforme.
Est-ce qu'après avoir tourné un film il vous arrive de vous demander ce que votre personnage pourrait vivre après le mot « fin » ?
Parfois, oui, ça m'arrive. La Jeanne d'"Australia", je pense qu'elle partira en Australie et qu'elle ne reviendra pas. Dans la vie, à la différence de l'homme qui peut « traîner » une femme tout en ayant des aventures, la femme, elle, est plus ordonnée, moins fantasque, moins acrobate. Parce que, pour être marié et avoir plusieurs liaisons, il faut bien dominer le mensonge, il faut avoir une grande capacité de bonté pour être bon avec toutes, dans le cadre d'une vie d'homme réussie - je ne parle pas de celui qui fait pleurer toutes les femmes et que toutes les femmes détestent... Moi, je trouve qu'on n'oublie jamais rien, on aime toujours les gens qu'on a aimés et, en ce sens, je me sens plus proche des hommes. J'aime le jeu, j'aime beaucoup le poker. Et je n'aime pas le genre « construisons une vie en regardant la longue route ». Je n'aime pas du tout construire quelque chose. J'aime le fouillis, le désordre, les lianes de la savane auxquelles on se rattrape, et je n'aime pas les maris.
Pour rester dans la passion, quelles sont, selon vous, les différences entre votre personnage d'"Australia" et celui de "La femme d'à côté » ?
Ces deux femmes sont à l'opposé l'une de l'autre. Le personnage de "La femme d'à côté" ne savait pas ce qu'était la résignation. Elle voulait mourir. Elle ne voulait même pas de l'amour parce qu'elle était à l'étroit partout. Jeanne, c'est le côté positif de "La femme d'à côté". Elle va jusqu'au bout de son amour. Cela me rappelle le personnage que je jouais dans "Benvenuta", d'André Delvaux. C'était la même histoire que "La femme d'à côté", mais, là, la femme avait la possibilité de passer la vitesse supérieure qui était le monde spirituel. "La femme d'à côté", c'était l'autopsie d'un cas. Dans "Australia", l'histoire d'amour vient « sanctifier » ce milieu de laveurs de laine. "La femme d'à côté" était plus dans les idées romanesques que dans la vie...
En fait, la quasi-totalité de vos rôles au cinéma a fait de vous une amoureuse perpétuelle. Vous pourriez nous faire la liste des hommes que vous avez aimés dans vos films...
Mais absolument. [Rires.] Enlevez les histoires d'amour dans les films, qu'est-ce qui reste ? Rien, n'est-ce pas ? Dans "Les uns et les autres", de Lelouch, j'aimais... Raymond Pellegrin, puis je finis par tomber amoureuse de son fils, Francis Huster. Dans "La femme d'à côté", j'aimais Gérard Depardieu. Dans "La vie est un roman", avec André Dussollier, c'était un amour jeu. Dans "Vivement dimanche", j'aimais Jean-Louis Trintignant, c'était un amour ironique. Dans "Benvenuta", j'aimais Vittorio Gassman, là c'était sexuelmystique. [Rires.] Dans "Un amour de Swann", j'aimais Jeremy Irons qui, avec son bel accent, me disait : « Ce qu'il y a de bien en vous, c'est que vous n'êtes pas gaie. » [Rires.] Dans "L'été prochain", de Nadine Trintignant, j'aimais - encore - Jean-Louis Trintignant. Dans "L'amour à mort", j'aimais - encore - André Dussollier, après avoir aimé Pierre Arditi. Dans "Les enragés", je n'aime personne. Dans "Conseil de famille", de Costa-Gavras, j'aime mon mari, je l'adore, Johnny ! [Rires...] Hallyday ! Dans "Mélo", j'aime à nouveau Pierre Arditi. Dans "Le paltoquet", de Deville, j'aime tout le monde et personne, je suis la muse des gens. Dans "La famille", de Scola, j'aime - encore - Gassman. C'est curieux, je les aime tous, deux fois chacun. [Rires.] Dans "Pleure pas my love", de Tony Gatlif, j'ai plutôt une amitié amoureuse pour Rémy Martin, qui est un très bon acteur, notre Mickey Rourke français. Dans "Trois sœurs", de von Trotta, j'aime Peter Simonischek. Et dans "L'aventure de Catherine C", de Pierre Beuchot, que je viens de terminer de tourner, d'après un livre extraordinaire de Pierre-Jean Jouve, j'aime Robin Renucci. Il y a Hanna Schygulla et Robin, avec qui j'avais déjà joué dans un feuilleton de Nina Companeez, "La grande cabriole". C'est un acteur que j'adore. Lui aussi est toujours sur le fil du rasoir...
Est-ce que, secrètement, vous avez un modèle d'actrice à laquelle vous vous référez ou qui vous touche particulièrement ?
Mon modèle, c'est la dernière qui a parlé. Si je vois un film et que j'ai une émotion, j'oublie qu'il y a eu d'autres actrices. Je n'ai pas de modèle mais, d'un coup, quand je vois "Rome ville ouverte", je pense qu'Anna Magnani est la plus grande actrice. Quand je vois "Jules et Jim" ou "La mariée était en noir", j'adore Moreau. Une actrice, même inconnue, mais qui m'a donné une émotion, je rentre en elle. Souvent, je cite Bette Davis parce qu'elle avait pour elle de ne pas être d'une grande beauté, mais qu'elle avait une force et un registre incroyables. Car, selon moi, les actrices belles ont déjà cinquante pour cent de talent. Celles dont on se dit au départ qu'elles ne sont pas des filles de magazine mais qui, d'un coup, vous frappent au coeur, alors là... Est-ce que vous vous souvenez de la démarche de la Magnani [elle la mime], comme ça, avec beaucoup de poitrine, avec les cheveux n'importe comment. Et tout d'un coup, à plus de quarante ans, quand elle regardait un homme, vous vouliez être cet homme aimé par elle. C'était tellement fort.
Dans vos biographies, on précise toujours que vous avez fait Sciences Po avant de bifurquer vers le théâtre. Mais, tout de même, qu'est-ce que vous avez appris à Sciences Po ?
Ce dont je me souviens le plus, c'étaient les conversations entre étudiants, où on voyait de tout : les passionnés, les forts en thème, les abrutis, les politisés, les poètes. Moi, j'étais une traîtresse à chaque catégorie, j'allais partout. Ça m'a donné une sorte de curiosité sur tout : la chasse aux papillons, les chardons de Provence... Les gens qui font Sciences Po se prédestinent sans doute à des fonctions plus importantes. Moi, je n'aime pas mettre de l'importance sur mon métier. Mais j'aime bien mettre de l'importance sur l'objet fini. J'aime tout ce que dit Marcello Mastroianni sur le métier d'acteur. On est comme ça, des saltimbanques : un jour il pleut, un jour il neige, tout est de l'à-peu-près. Et puis, d'un coup, on ne sait pas ce qu'on a fait bouger, mais il y a quelque chose qui vibre, si fort... Et puis il y a cette phrase de Roger Nimier que je trouve superbe : « Il faut vivre avec cette désinvolture panique, ne rien prendre au sérieux, tout au tragique. » ∎
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