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PREMIÈRE Septembre 2002
ARDANT...
FANNY LA DIVINE RACONTE, PAR PETITES TOUCHES, DE QUELLE FAÇON ELLE A TRAVAILLÉ LE PERSONNAGE DE MARIA CALLAS LA DIVA. EN TOUTE SIMPLICITÉ.
ENTRETIEN - Ghislain Loustalot
Patio de l'hôtel Ritz, 12 h 47. Fanny Ardant attend déjà depuis deux minutes a une petite table de trois. Excuses pour le retard, présentations, asseyons-nous, commandons vite à déjeuner pour se débarrasser. Quelques mètres plus loin, légèrement incongrue, une petite souris grise se hâte de traverser la cour du restaurant. Elle sourit, Fanny, comme toujours. "Pour cacher ma timidité, dit-elle. Pace que je ne suis jamais dans mon assiette." Les assiettes, elles, arrivent, chargées d'un steakfrites et de volaille découpée qu'on touchera à peine. On est là pour "Callas Forever", le film de Franco Zeffirelli. Pas forcément notre tasse de thé, et on le lui dit, à Fanny. Mais elle y est tellement sublime, tellement accomplie qu'on en prendrait bien un thermos entier. On le lui dit aussi. Elle rit, se détend. Pas trop, il faut parler boulot. Ou plutôt de la somme des boulots pour entrer dans la peau de Maria Callas, revenir loin en amont sur la préparation, traquer les petits secrets d'acteur.
DE LA RACINE DES CHEVEUX...
Je porte une perruque plus longue que mes cheveux et plus claire que ma couleur. D'abord pour ne pas faire casque parce qu'au cinéma, le noir devient plus noir; ensuite pour adoucir les traits de mon visage car n'oubliez pas que nous sommes à la fin de la vie de Callas. L'équipe artistique a longtemps hésité sur la forme du chignon. Celui qu'elle portait très haut dans les années 70 était plus reconnaissable, mais il ne m'allait pas du tout. Il me faisait un trop grand nez, dans lequel Franco voulait rajouter deux boules pour l'épaissir, pour gommer le côté "parisienne". Finalement, on a choisi, l'autre chignon, porté plus bas et plus simple à assumer.
...JUSQU'AU BOU DES ONGLES
Je me ronge les ongles en permanence. Je ne peux pas m'en empêcher. Pour moi, arrêter, c'est souffrir, ressentir le même manque qu'un grand fumeur qui ne touche plus une cigarette. Dans la plupart de mes films, je caresse la joue des hommes avec le dos de la main. Ce n'est pas un effet de style: je cache mes ongles. Je n'ai réussi à les faire pousser que trois fois dans ma vie. Pour Vivement dimanche!, pour la piece Master Class dans laquelle j'incarnais déjà La Callas - à l'époque, Roman Polanski, le metteur en scène, menaçait de ma faire poser de fausses griffes californiennes - et, enfin, pour Callas Forever. Cela a été mon plus gros travail pour tenir ce rôle. Maria Callas était fière de ses mains, elle le montrait, jouait avec. Je devais trouver cette aisance. Avec les ongles longs, ma honte a disparu. Je suis devenue quelqu'un d'autre, capable d'avoir une gestuelle qui ne m'appartient pas et qui s'approche de la sienne.
RALENTIR POUR SE RASSURER
En fait, c'est mon premier film en anglais. J'ai dû beaucoup travailler pour que cette langue, avec laquelle je ne suis pas à l'aise, ne diminue pas mes émotions. Je ne voulais pas qu'elle me frustre. L'accent est le mien, celui, bizarre, que j'ai déjà en francais. Le rythme m'a été suggéré par la dialogue coach du film, qui m'a beaucoup aidée en me disant cette phrase magique: "Maria Callas ne parle que quand elle en a envie." Le contraire de moi, qui ressens toujours le besoin de meubler. J'ai alors ralenti le débit au maximum, j'ai appris a utiliser les silences, a me poser. Cela donne evidemment beaucoup d'assurance.
UN TRUC D'AUTORITÉ
Master Class commençait lumières allumées. Le personnage de Maria Callas arrivait sur scène, sac Hermès, petit tailleur, et le public applaudissait. Elle disait alors très sèchement: "Oh! non, pas d'applaudissements. Nous sommes là pour travailler!" À la première répétition, je me suis lancée et j'ai dit la réplique en écartant les bras. Roman [Polanski] m'a stoppée net: "Comme ça, tu ressembles au Christ. Mets les mains en avant comme si tu les repoussais; là, tu auras de l'autorité." Il m'avait donné un truc de génie pour jouer Callas. Dans cette pièce, elle m'a également aidée à vivre. Je l'entendais chanter lady Macbeth et je fixais en même temps le panneau "Issue de secours" du théâtre. Je faisais l'amalgame. Je lui disais "Aide-moi, Maria, viens à mon secours" comme si elle était vivante en moi.
UN GESTE DE LA MAIN
J'ai visionné un concert enregistré à Paris en 1958 et j'ai repéré ce geste de la main, qu'elle ramène fréquemment sur sa poitrine comme pour se couvrir, comme si elle était recueillie sur ell-même ou comme si elle avait mal. Puis une jeune fille inconnue m'a envoyé une photo de Callas pendant un autre récital, ou elle reproduit la même attitude. C'est un geste que j'ai gardé...
PHOTOS DE TRAVAIL
J'ai surtout travaillé en regardant des photos. Très longtemps, j'ai eu un tirage noir et blanc dans mon scénario. On voit Callas sortir de chez Maxim's, au soleil. Elle a les cheveux courts, des lunettes, et, juste devant elle, Onassis remet son argent dans son veston. Cette photo dit tout, je n'ai pas besoin de plus. J'ai également un calendrier de Maria Callas que j'ai installé dans ma salle de bains. De ma baignoire, j'ai passé des heures à la regarder en l'écoutant. Sur l'un des documents, on voit ses yeux, de très près. Elle parle avec Pasolini, on sent une inquiétude de petite fille et, en même temps, une grande attente, comme si elle se disait quil va la nourrir toute sa vie. Dans le film, on voit de nombreuses photos célèbres de la Callas. Sur chacune d'elles, c'est moi, c'est mon visage incrusté dans le document d'époque. Vous ne pouvez pas savoir l'effet que ça m'a fait.
LES YEUX, ÇA VIENT DU VENTRE
Quand Callas disait: "Je me réfère toujours à la musique, je reviens toujours à la partition et à rien d'autre", il faut comprendre que c'est essentiel. Dans la scène où je chante, filmée en gros plan, l'air de l'Habanera, extrait de Carmen - "L'amour est enfant de Bohème...", on pourrait croire que j'ai copié sa façon de jouer avec les yeux. Or, il n'existe aucun document où Callas chante Carmen. Je ne pouvais donc pas l'imiter. Où est le travail alors? Il réside dans le fait que, comme elle, je me suis référée à cette musique excitante, jouissive; je me suis laissée envahir par cette femme qui va s'amuser à faire marner les hommes. C'est la raison pour laquelle ça fonctionne. La musique, rien que la musique. Elle vous tient, elle vous dicte votre comportement. C'est une grande leçon pour une actrice: les yeux, ça vient du ventre.
RESPIRATIONS DIVINES
J’ai répété chaque air du film comme une damnée pour assurer les play-back. J’ai trimballé mon petit magnétophone partout, dans les gares, dans les aéroports, dans les taxis, dans mon bain. Je savais que quand Franco dirait "Action", l’adrénaline effacerait tout mon travail. Il fallait donc que ces arias soient comme une seconde nature, que je les maîtrise jusqu’à la moindre respiration, à la fraction de seconde près. Ma modestie devrait m’interdire de dire cela, mais, en même temps, c’est une grande fierté d’actrice: sur l’air de l’Habanera. C’tait un traveling en rond, et Franco m’a laissé aller jusqu’au bout sans le découper. On l’a tourné en une seule prise, avec moi chantant vraiment et très fort pour donner l’illusion, pour que chaque muscle soit en vibration. À la fin, j’ai entendu les techniciens pousser un immense "wouahou!" Ils s’attendaient à vingt-cinq prises.
PASTA DIVA
Pendant les deux mois et demi de tournage en Roumanie, j’ai passé tous mes moments libres et toutes mes soirées enfermée dans ma chambre, Je dînais seule. J’appelais le service d’étage et, chaque soir, je commandais la même chose: penne all’arrabiata. Il m’avaient surnommée "la folle de la 515". Un samedi soir, vers la fin, Jeremy Irons m’a dit: "Tu ne peux plus rester comma ça, Fanny. Viens, j’t’emmène au restaurant." J’ai pris de penne all’arrabiata.
LA VOIX POPULAIRE
Je n’ai rien lu sur Callas pour ne pas me couper les ailes, pour ne pas jouer les petits robots. J’interprète la Callas de l’inconscient collectif. En fait, ce qui compte, c’est la voix populaire. Je suis comme ça dans la vie, au courant de tout sans jamais regarder les infos ou lire un journal. Quand j’étais petite, dans ma famille, on me surnommait "la Pythie" parce que je savais tout. Au même âge, j’ai reçu mes premiers disques de Callas. Sa voix m’a guidée dans le sens de la tragédie, des états d’âme. Elle savait descendre très bas, elle osait être rauque comme une virago, très primitive. Moi, je déteste les roucoulades.
LA TRAGÉDIE
Je suis quelqu’un de très sombre. Je pense qu'il faut vivre dans le moment présent parce que le bonheur vous est très vite retiré. Dans le film, ce qui détruit Maria Callas, c’est qu’elle ne peut plus chanter. J’ai joué cela en m’appuyant sur cette espèce de mélancolie qui m’accompagne toujours, et avec cette idée tres consciente que j’ai raté ma vie.
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