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Vous avez l’impression que votre image est très éloignée de ce que vous êtes
vraiment ?
Comme tout le monde. On n’est pas dans son corps, on est ailleurs. Vous
n’avez jamais éprouvé ça : vous marchez dans la rue et, tout à coup, il y a
un miroir et ce n’est pas vous. Vous, vous êtes ailleurs. Est-ce que l’on ne
s’est pas arrêté quand on avait 15 ans ?
Qu’entendez-vous par “s’arrêter à 15 ans” ?
Les jeux sont faits, on a choisi son camp. Les choses pour lesquelles on est
contre, celles qui nous font dire « jamais ça ». D’une façon abrupte,
sauvage. Après ce n’est qu’une variation sur un thème. Réfléchissez à vos 15
ans… Voyez comme ce n’est pas loin. Vous aimez toujours les mêmes choses et
vous détestez toujours les mêmes choses. Nous avons en nous un disque dur,
une pierre qui ne bougera plus. Avant qu’elle ne s’use, il faudra attendre
que l’on s’allonge sous la mousse.
A
15 ans, quels choix aviez-vous déjà fait ?
Je regardais les gens comme dans un bocal et je disais : « Ah ! je voudrais
être comme celui-ci, agir comme celle-là. » Des femmes dont j’ai l’âge
aujourd’hui me faisaient dire : « Ah oui, comme elle ! » Maintenant encore,
quand je vois une très vieille dame insolente ou ironique, je me dis : «
C’est là qu’est la vérité. » Je ne sais pas si l’on peut dire que l’on a
raté ou réussi sa vie. On la vit. L’amertume naît si l’on abandonne ce en
quoi l’on a cru. Il ne faut pas se laisser faire. Par les modes, par les
autres : « Tu devrais… tout le monde fait ça… » Si on commence à être
l’objet des vagues, c’est fichu. C’est pour ça que je crois plus à
l’influence de ce que l’on subit qu’à celle de ce que l’on choisit. Je crois
que c’est Malraux qui disait : « On ne possède d’un être que ce que l’on
change en lui. »
Cette indépendance d’esprit ne vous conduit-elle pas à la solitude ?
Bien sûr. La liberté est un grand luxe et un grand danger. Ne pas avoir de
certitudes, ne faire partie d’aucun groupe, d’aucune chapelle, c’est être
vouée à la solitude. Mais tout à coup, vous avez une conversation avec
quelqu’un que vous ne connaissiez pas, et vous vous dites : « Ah, elle pense
comme moi ! » Grâce à ces lumières dans le corridor, on ne se perd pas
complètement.
Vous avez la foi ?
Oui, j’ai la foi. Je ne suis pas exceptionnellement pratiquante, mais ça me
passionne. Je n’aime pas les conversations avec les athées qui portent ça
comme une couronne. Chaque fois que j’ai parlé avec des hommes de Dieu, ce
n’était jamais petit. Au contraire, il y avait quelque chose qui faisait
trembler. J’ai une admiration pour les gens qui s’engagent sans retour. Je
vais peut-être vous faire horreur mais quand je pense aux Brigades rouges, à
tous ces destins brisés, j’ai une vraie admiration. Vous imaginez tout ce
que l’on doit abandonner d’un trait de plume ? Sa famille, ses amis, ses
enfants, les belles robes… Est-ce qu’ils passent à côté de la vie ou est-ce
qu’ils en prennent l’essence ? Entendre parler quelqu’un qui va au bout
comme ça, c’est une aile qui vous touche. Moi je n’ai pas pu, la vie m’a
rattrapée. Je n’ai jamais voulu choisir. J’ai aimé trop de choses… Vous
pouvez très bien admirer de l’autre côté du fleuve en disant : « Je ne
traverse pas. »
Pourquoi avez-vous toujours vécu seule ?
Parce que je suis insupportable à vivre. Fatigante, très fatigante.
Vous pensez avoir réussi votre vie ?
Non. Je dis toujours « plus tard ». Je suis toujours insatisfaite. Une
insatisfaction profonde. Un dîner où j’ai ri, c’est comme de l’or parce que
je n’ai plus été dans ce tourment. J’ai oublié.
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