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            décembre 2003

 

 

Fanny Ardant :
“Un moment où j’ai ri, c’est comme de l’or”

Fanny Ardant joue avec tout son corps quand elle s’enflamme. « Est-ce qu’elle parle de la même façon que dans ses films ? » m’a-t-on demandé à mon retour. Oui, pareil, un ton de voix unique et précieux où les « é » sonnent comme des « a », et ce qu’elle dit surprend par la liberté et l’originalité de la pensée.

 

 

 

 

Vous avez l’impression que votre image est très éloignée de ce que vous êtes vraiment ?


Comme tout le monde. On n’est pas dans son corps, on est ailleurs. Vous n’avez jamais éprouvé ça : vous marchez dans la rue et, tout à coup, il y a un miroir et ce n’est pas vous. Vous, vous êtes ailleurs. Est-ce que l’on ne s’est pas arrêté quand on avait 15 ans ?

 

 

Qu’entendez-vous par “s’arrêter à 15 ans” ?


Les jeux sont faits, on a choisi son camp. Les choses pour lesquelles on est contre, celles qui nous font dire « jamais ça ». D’une façon abrupte, sauvage. Après ce n’est qu’une variation sur un thème. Réfléchissez à vos 15 ans… Voyez comme ce n’est pas loin. Vous aimez toujours les mêmes choses et vous détestez toujours les mêmes choses. Nous avons en nous un disque dur, une pierre qui ne bougera plus. Avant qu’elle ne s’use, il faudra attendre que l’on s’allonge sous la mousse.

 

 

 A 15 ans, quels choix aviez-vous déjà fait ?


Je regardais les gens comme dans un bocal et je disais : « Ah ! je voudrais être comme celui-ci, agir comme celle-là. » Des femmes dont j’ai l’âge aujourd’hui me faisaient dire : « Ah oui, comme elle ! » Maintenant encore, quand je vois une très vieille dame insolente ou ironique, je me dis : « C’est là qu’est la vérité. » Je ne sais pas si l’on peut dire que l’on a raté ou réussi sa vie. On la vit. L’amertume naît si l’on abandonne ce en quoi l’on a cru. Il ne faut pas se laisser faire. Par les modes, par les autres : « Tu devrais… tout le monde fait ça… » Si on commence à être l’objet des vagues, c’est fichu. C’est pour ça que je crois plus à l’influence de ce que l’on subit qu’à celle de ce que l’on choisit. Je crois que c’est Malraux qui disait : « On ne possède d’un être que ce que l’on change en lui. »

 

 

Cette indépendance d’esprit ne vous conduit-elle pas à la solitude ?


Bien sûr. La liberté est un grand luxe et un grand danger. Ne pas avoir de certitudes, ne faire partie d’aucun groupe, d’aucune chapelle, c’est être vouée à la solitude. Mais tout à coup, vous avez une conversation avec quelqu’un que vous ne connaissiez pas, et vous vous dites : « Ah, elle pense comme moi ! » Grâce à ces lumières dans le corridor, on ne se perd pas complètement.

 

 

Vous avez la foi ?


Oui, j’ai la foi. Je ne suis pas exceptionnellement pratiquante, mais ça me passionne. Je n’aime pas les conversations avec les athées qui portent ça comme une couronne. Chaque fois que j’ai parlé avec des hommes de Dieu, ce n’était jamais petit. Au contraire, il y avait quelque chose qui faisait trembler. J’ai une admiration pour les gens qui s’engagent sans retour. Je vais peut-être vous faire horreur mais quand je pense aux Brigades rouges, à tous ces destins brisés, j’ai une vraie admiration. Vous imaginez tout ce que l’on doit abandonner d’un trait de plume ? Sa famille, ses amis, ses enfants, les belles robes… Est-ce qu’ils passent à côté de la vie ou est-ce qu’ils en prennent l’essence ? Entendre parler quelqu’un qui va au bout comme ça, c’est une aile qui vous touche. Moi je n’ai pas pu, la vie m’a rattrapée. Je n’ai jamais voulu choisir. J’ai aimé trop de choses… Vous pouvez très bien admirer de l’autre côté du fleuve en disant : « Je ne traverse pas. »

 

 

Pourquoi avez-vous toujours vécu seule ?


Parce que je suis insupportable à vivre. Fatigante, très fatigante.

 

 

Vous pensez avoir réussi votre vie ?


Non. Je dis toujours « plus tard ». Je suis toujours insatisfaite. Une insatisfaction profonde. Un dîner où j’ai ri, c’est comme de l’or parce que je n’ai plus été dans ce tourment. J’ai oublié.

 

 

 

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