FANNY ARDANT Online - Articles & Interviews - STUDIO Magazine Cannes 1996

           

 

           

 

STUDIO Magazine

Cannes 1996

 

 

LA VIE EN OR

 

 

Alors qu'elle triomphe actuellement dans Pédale douce de Gabriel Aghion, elle ouvrira le Festival de Cannes avec Ridicule de Patrice Leconte, où elle incarne la magnifique comtesse de Blayac, une femme du XVIIIème siècle, aux prises avec les jeux de l'esprit et du pouvoir. Romanesque et lumineuse, elle nous a parlé de ses folies d'actrice...

 

 

Interview - Thierry Klifa et Jean-Pierre Lavoignat

 

 

 

UN JOUR, VOUS NOUS AVEZ DIT que ce qui vous poussait parfois à accepter un film, pouvait être un simple détail. Est-ce que cela a été le cas pour Ridicule ?

 

Fanny Ardant - Oui. Vous savez, au début, je ne l'aimais pas, la comtesse de Blayac. Je n'ai jamais eu aucune affection pour les femmes de pouvoir et d'intrigue. J'en ai d'ailleurs peu joué, car j'ai toujours été une incurable sentimentale et je ne suis pas assez professionnelle dans mes choix, pour voir uniquement les qualités d'un rôle. Par exemple, la comtesse Ferraud, je l'ai interprétée comme si elle était encore un peu amoureuse du colonel Chabert. Dans Ridicule, j'aime quand Mme de Blayac dit à son maître d'hôtel, qui est comme son âme damnée: « Ils sont venus me voir souffrir, alors dites-leur que je suis souffrante. » Ça, j'ai aimé. Cela m'a beaucoup plu que cette femme ne montre jamais sa détresse et que, jusqu'à la dernière minute, elle ait cette forme d'élégance. Elle manipule, parce qu'elle-même est un objet de manipulation. Patrice Leconte m'a très bien parlé de celle qu'il appelait: « La Blayac ». Dans son film, il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre. Il ne voulait pas faire de ces personnages de la cour des gens grotesques. C'est un monde où le ridicule tue, mais chaque être a sa partie d'ombre et de lumière. Alors quand je lui ai demandé: « Vous l'aimez, La Blayac ? » et qu'il m'a répondu « oui », cela m'a rassurée, car j'avais besoin de le savoir.

 

 

Vous avez peur de jouer un personnage que les gens n'aiment pas ?

 

Fanny Ardant - Non, mais je ne veux pas jouer un personnage que je n'aime pas.

 

 

Etes-vous sensible aux mots d'esprit ?

 

Fanny Ardant - Oui. Ils viennent souvent quand on est blessé. Or, généralement, quand on est atteint, l'adrénaline annihile vos facultés mentales. J'ai admiré que des gens, dans des situations de grand stress, soient capables d'avoir de l'esprit.

 

 

Vous en faites ?

 

Fanny Ardant - Non. Parce que l'adrénaline, chez moi, prend vite le dessus.

 

 

Quand on joue un personnage comme celui de La Blayac, a-t-on tendance à vouloir le sauver malgré lui ?

 

Fanny Ardant - Mais c'est le devoir absolu d'un acteur ! Un personnage n'est grand et intéressant que lorsqu'il est humain. Il n'y a pas d'être qui soit complètement à jeter au ruisseau. Regardez les personnages chez Shakespeare ou chez Molière, vous trouverez toujours de la grandeur et des faiblesses, de la noirceur et des failles. Il faut aller avec un marteau-piqueur au plus profond de leur âme, pour leur trouver des circonstances, un cheminement... le trouve que le spectateur, dans son fauteuil, est souvent très puritain. C'est comme s'il était lui-même au-dessus de tout soupçon, comme s'il n'avait jamais commis de bassesses... Quand je suis allée en Amérique avec la comtesse Ferraud, cela m'a particulièrement frappée, parce qu'ils disaient: « Shame on you ! », à cette femme de pouvoir qui ne se laisse pas faire et qui lutte dans l'arène comme un taureau. Moi, je l'aimais pour ça, parce qu'elle était seule et qu'on l'attaquait de tous les côtés. Alors, que les Américaines qui, dans l'absolu, sont des femmes d'argent sans pitié pour les hommes, me jettent la pierre... Pour me venger, je leur répondais: « Vous avez un jugement de petits bourgeois. » Ce n'est qu'après, qu'elles ont compris que j'avais raison. La salle obscure vous transforme en ange, alors que si on a un tout petit peu de recul, on sait bien que si on s'était trouvé dans de telles circonstances... C'est pour ça aussi que le cinéma est si important pour le comportement humain. Je me souviens que, jeune fille, je voyais dans des films, des mesquins, des méchants, d'horribles femmes mauvaises avec les hommes. Intérieurement, je savais que jamais je ne voudrais me comporter ainsi. Comme il y avait un visage et des sentiments poussés à l'extrême, le cinéma avait, pour moi, la même utilité que la littérature. On se sert du romanesque pour frapper l'imagination qui, dans la salle obscure, est beaucoup plus ouverte. Par exemple, l'aime beaucoup les films d'Almodovar et de Woody Allen, parce que ce sont des destins très quotidiens qui me ressemblent, avec tout ce que le quotidien a de ridicule. Cela me donne envie de vivre.

 

 

Vous auriez pu vivre comme La Blayac, à cette époque-là...

 

Fanny Ardant - J'aurais beaucoup aimé.

 

 

Cela ne vous aurait pas fait peur, tous ces gens, si cruels, autour de vous ?

 

Fanny Ardant - Si, mais c'est excitant, le danger. J'aime lorsqu'on n'a que ses beaux yeux pour pleurer et qu'on ne peut pas se plaindre. Et qu'il faut faire face. On est seul et on dit: « O.K., tu veux jouer ? Allons-y ! » J'aime beaucoup la femme du XVIlIème siècle. Je la préfère à celle du XIXème, où le bourgeois puritain a sa petite femme à la maison et sa maîtresse dans les bordels. La femme du XVIIIème, aucune loi ne reconnaît son pouvoir, mais le pouvoir, elle le prend.

 

 

Vous avez surtout incarné deux sortes de personnages. D'un côté, les grandes héroïnes romanesques. De l'autre, des femmes qui affrontent le monde contemporain, mais qui transcendent le quotidien...

 

Fanny Ardant - Oui. Elles transcendaient ce quotidien notamment par des histoires d'amour, un peu comme Mathilde dans La femme d'à côté... Finalement, on s'en fout de vivre une histoire d'amour jusqu'au bout, non ? Le plus important, c'est de la vivre jusqu'à l'absolu. J'ai toujours été attirée, dans les romans ou dans les films, par quelque chose qui serait si terrible qu'on s'arrêterait de vivre. Chacun a en soi cette possibilité de peindre en or la vie à travers des sentiments amoureux, des exaltations et des enthousiasmes... Comme si, finalement, cela ne dépendait que de soi, de mettre le feu à ce qu'on a, à la petite flaque de pétrole qu'on a au bout des pieds... Mais c'est pour ça aussi que jouer dans Désiré m'amusait. Pour la première fois, j'étais une poule entretenue, un peu bébête, aimée, courtisée. C'était tellement limpide.

 

 

Mais cette femme, elle rêve aussi...

 

Fanny Ardant - Oui. (Rires.) Et puis l'amour... toujours l'amour. C'est le fil conducteur de la vie, de la littérature et du cinéma. Il n'y a pas d'autre histoire que ça. Vous pouvez toujours chercher ailleurs...

 

 

Vous avez passé une grande partie de votre jeunesse à Monaco, où vous fréquentiez la Cour, puisque votre père y avait un poste important...

 

Fanny Ardant - Oui, mais il y avait très peu de mots d'esprit. En tout cas, ce n'est pas ça qui m'a marquée ! Mais cela n'est pas lié à Monaco; dès qu'il y a un pouvoir, il y a des courtisans. Je ne peux pas faire de parallèle entre la cour de Monaco et celle de Louis XVI. Mais peut-être pourriez-vous poser la question à Lady Diana !

 

 

A Monaco, il y avait aussi autrefois une princesse...

 

Fanny Ardant - ...magnifique.

 

 

Justement, qu'est-ce qui vous fascinait le plus en Grace Kelly ? Etait-ce l'actrice qu'elle avait été, la femme, ou la princesse qu'elle était devenue ?

 

Fanny Ardant - Ce qui me frappait alors en elle, c'était cette harmonie... Cette femme d'une très grande beauté qui, en même temps était une mère très "mamma" avec ses enfants, et non une jeune femme qui regrettait la beauté d'autrefois... Cette actrice "successfull" qu'elle avait été et cette princesse qu'elle était devenue, cela faisait un étonnant mélange. Rien ne semblait échapper à cette harmonie... Du moins, c'est comme ça que moi, je la voyais à l'époque. Peut-être, n'était-elle pas comme ça... Mais alors, ça rejoint ce que je disais sur ces femmes du XVIIIème siècle, qui avaient l'élégance et la force de ne rien montrer de leurs troubles ou de leurs blessures...

 

 

Vous l'avez souvent rencontrée ?

 

Fanny Ardant - Oui, Monaco est comme un village, donc, forcément... Et puis, j'allais dans le même couvent de religieuses que Caroline de Monaco. Il y avait quelque chose de familial. Le premier film que j'ai vu, avec Grace Kelly, c'est Mogambo, mais je préférais le personnage plus malade et plus exalté d'Ava Gardner ! (Rires.) Après, j'ai vu Fenêtre sur cour d'Hitchcock, mais j'ai un problème avec ce film, c'est que je ne suis pas pour James Stewart, mais pour le type d'en face,

 

 

Pourquoi ?

 

Fanny Ardant - Parce que je le sens très malheureux. le sais qu'il a eu raison de tuer sa femme et je trouve ça dégoûtant de le livrer ainsi à la police. Si j'avais été lames Stewart, j'aurais résolu l'énigme sans la dévoiler aux autres. En plus, il est macho avec sa fiancée. Elle est là, belle à tomber par terre et lui, il lui tourne le dos.

 

 

Vous en avez parlé avec Truffaut ? Il était d'accord avec vous ?

 

Fanny Ardant - Non. Il trouvait que c'était une réaction de fou, d'être pour l'homme qui tuait sa femme ! (Rires.)

 

 

Et vous avez questionné Grace Kelly sur ses films ?

 

Fanny Ardant - Non. J'étais affublée d'une grande timidité qui faisait que... Et puis, dès que j'ai quitté Monaco et que j'ai commencé à vivre, cela n'était plus pareil.

 

 

Vous aviez quel âge ?

 

Fanny Ardant - Je suis partie à dix-sept ans, juste après mon bac...

 

 

Pour être actrice ?

 

Fanny Ardant - Non, mes parents avaient un peu peur de ce métier-là. Ils m'ont dit: « Fais tes études et après, on verra si tu as toujours envie d'être actrice. » J'ai donc choisi les plus courtes études possibles, et c'était Sciences-Po.

 

 

Vous aviez déjà en vous cette très forte envie de jouer ?

 

Fanny Ardant - Je l'avais pour le théâtre plus que pour le cinéma. Je n'y allais d'ailleurs jamais, car il n'y avait qu'une salle à Monaco. Ce n'est qu'après que j'ai vu des films, à un moment où tout le monde les avait déjà vus.

 

 

Vous avez souvent dit que vous aviez envie de protéger les enfants le plus longtemps possible, afin de les préserver des cruautés de la vérité. C'est peutêtre aussi pour ça que vous êtes devenue actrice, pour affronter cette vérité le plus tard possible, pour jouer avec...

 

Fanny Ardant - Ça, c'est vous qui pouvez le dire. Moi, je suis très mal placée pour en parler. C'est toujours très obscur, les vraies raisons qui vous poussent à vouloir faire quelque chose... Ce que je sais, c'est que je me souviens de l'époque où j'allais à Aix-en-Provence, au festival Mozart. Pour gagner ma vie, j'étais devenue secrétaire du directeur artistique, alors je venais aux répétitions. Je me rappelle avoir assisté à celles de Don Juan et de Cosi fan tutte. C'était l'été, dans la cour de l'Archevêché et je voyais ces hommes, ces ténors en tenue de ville mais avec une voix... Moi, assise dans mon fauteuil, je tremblais. Et je pensais qu'un jour, je serais comme eux, de l'autre côté, sur la scène... le n'aurais pas pu expliquer pourquoi j'étais sûre de ça. Mais je le savais. La certitude des fous, sans doute Je ne le disais à personne, mais je savais. Je regardais bien comment cela se passait, parce qu'un jour, arriverait le moment où je ne serais plus la secrétaire qui dirait à son patron: « Ah, monsieur, Untel est en retard... », mais celle qui serait sur scène. Et c'est arrivé comme ça.

 

 

Presque comme un conte de fées...

 

Fanny Ardant - Conte de fées ? Je ne crois pas. Après, on se lance dans la bagarre de façon obscure. J'ai commencé les cours et puis, il y eut les premiers petits engagements au théâtre avec les vaches maigres parce que cela marche, cela ne marche pas... Souvent, quand des jeunes gens viennent me voir pour me demander des conseils, je leur dis qu'il n'y en a pas. La seule chose que j'ai toujours sue, et que je me suis toujours répétée, c'est qu'il faut aimer ce métier. Il faut aimer ce métier. Il faut aimer ce métier. Comme si on était prêt à se dire: « Tant pis si cela ne marche pas. »

 

 

Vous avez douté, à ce moment-là ?

 

Fanny Ardant - Non. Il y avait un côté enragé, plutôt.

 

 

Et depuis La femme d'à côté ?

 

Fanny Ardant - Non. Parce que j'aimais ce métier d'une façon tellement trouble que j'acceptais les embûches. C'est comme un deal, comme La peau de chagrin... On accepte et on se dit: « O.K., j'accepte tout ça et je ne voudrais jamais l'abandonner juste parce qu'il m'aurait abandonné. » En même temps, quand j'ai vu Annie Girardot aux Césars, cela m'a fait du chagrin...

 

 

Pourquoi ?

 

Fanny Ardant - Parce que je sais que c'est comme ça.

 

 

...vous avez pensé que cela pouvait vous arriver ?

 

Fanny Ardant - Non. Ce n'est même pas "cela peut m'arriver", mais plutôt, "c'est comme ça que ça arrive". Je sais parce que...

 

 

...en même temps, c'est contraire avec ce que vous disiez tout à l'heure à propos des femmes du ur le fait de montrer et de ne pas montrer...

 

Fanny Ardant - Oui. Je ne dis pas que je l'aurais fait, mais cela m'a profondément atteinte, parce que je sais qu'il y a un moment donné où les choses s'en vont. Seulement, à la manière de ces femmes du XVIIIème j'accepte cette loi. Si jamais je me fracasse contre ce mur, c'est parce que j'ai voulu ce métier. Je n'ai pas choisi d'épouser Lord Rothschild et d'être à l'abri... Je le sais. C'est la règle du jeu et cette règle est cruelle.

 

 

Justement, cette cruauté ne vous fait pas peur ?

 

Fanny Ardant - Non. Elle fait partie du jeu et je l'accepte. Parce que ça vaut le coup malgré tout. Dans la balance... c'est un peu la même chose que quand on parle du trac. Il y a toujours ces deux plateaux. Si jamais le plaisir est moindre que la peur, il faut arrêter.

 

 

C'est aussi pour vous une manière romanesque d'être, comme ces grandes héroïnes que vous aimez tant, en permanence en danger...

 

Fanny Ardant - C'est autre chose que le danger parce que, finalement, il n'y a que la mort qui est importante. Je n'aime pas les expressions comme: « On m'attend au tournant », car j'ai envie de répondre: « Mais prenez votre virage calmement. » Ce n'est pas un danger, c'est une force d'intensification. Cela n'est pas si grave que ça, et là, je ne vous parle plus comme une actrice. Il faut remettre les choses à leur place.

 

 

Récemment, à la télévision, vous avez dit que le cinéma accélérait les sentiments, et qu'on vivait les histoires de manière plus forte, plus Intense...

 

Fanny Ardant - On gagne du temps. C'est comme un risque à courir mais ce risque-là, il valait mieux le courir. Je me rappelle que j'avais fait des essais avec un homme qui n'était pas un acteur et je devais lui dire: « Je vous aime. » Quand vous dites ça à un comédien, il vous aime aussi. Alors que là, dans le regard de cet homme, il y avait comme une peur panique. Il se demandait ce que je lui voulais.

 

 

Depuis quelque temps, on a le sentiment que vous prenez beaucoup plus de plaisir à être actrice et qu'il est plus fort...

 

Fanny Ardant -...que ma peur ?

 

 

Comme si vous étiez...

 

Fanny Ardant -...libérée ? Oui, vous avez raison. Il y avait les sujets des derniers films qui étaient moins lourds à porter aussi, mais... quelque chose en moi me disait: « C'est comme ça, alors, allons-y ! » C'est comme si j'avais longtemps cherché à me faire pardonner d'exister, parce qu'il y avait en moi plein de choses qui n'allaient pas, et que ces choses-là ne changeraient pas.

 

 

C'est ce que vous ressentiez ou c'est ce qu'on vous a fait ressentir ?

 

Fanny Ardant - Non, non... C'était un sentiment de "mal dans sa peau" et, au fur et à mesure, j'ai constaté que cela n'irait jamais mieux, alors il fallait que je l'accepte, que je fasse avec...

 

 

De la même manière, on a le sentiment que, pendant longtemps, vous n'avez pas fait l'unanimité; on parlait de votre voix, de votre allure... Aujourd'hui, tout cela est fini et tout le monde vous aime... Le sentez-vous ?

 

Fanny Ardant - (Elle sourit.) Non... Enfin... Depuis Pédale douce, je suis hélée dans la rue par des jeunes qui disent: « Salut, Eva ! » C'est très agréable. Mais ce qu'il y a de bien dans un métier, c'est le parcours, le temps, l'évolution. Un peintre a plusieurs périodes et pourtant, c'est toujours lui. La vie se dessine sur un parcours, alors quand on a la possibilité de s'exprimer depuis pas mal d'années. Parce que les choix, vous savez... ! On ne va pas aller choisir Resnais. On ne va pas aller choisir Truffaut... C'est eux qui vous choisissent. De la même manière, les premiers films que j'ai faits, je les ai toujours revendiqués parce que j'avais envie de les faire. Et cela, même quand ils ne correspondaient pas au goût des autres. Je continuerai toujours à agir comme ça... Je ne veux pas - et, de toute façon, on ne peut pas - planifier une carrière. Il y avait un dialogue dans La femme d'à côté qui disait: « La vie a plus d'imagination... »

 

 

On est toujours très curieux à l'égard de cette Femme d'à côté qui, avec les années, est devenu un film-culte. Comment François Truffaut vous en a-t-il parlé la première fois ?

 

Fanny Ardant - François m'avait tout d'abord donné un synopsis assez volumi neux, où il n'y avait pas de dialogues. L'histoire m'avait tellement frappée, pour tout ce que l'aimais dans la vie, pour ces fameuses héroïnes amoureuses qui perdent leur vie par amour... Que pouvait-on demander de mieux à une femme malade comme moi ? Alors, il y avait l'envie de jouer ce rôle, mais il y avait aussi celle d'être avec des gens exceptionnels. Je me souviens de la première scène que j'ai tournée avec Gérard Depardieu, c'est quand mon mari me disait: « Tiens, je vais te présenter à notre nouveau voisin... » Gérard m'a tout de suite rassurée parce que, face à moi, je n'ai pas vu un acteur. Quand il m'a donné sa main, c'était sa main. C'était ses yeux. François n'était pas quelqu'un... enfin vous savez, le côté "je travaille dans le génie". Ses tournages avaient quelque chose de très artisanal. le me rappelle qu'il m'avait demandé: « Vous avez des questions à me poser ? » J'avais répondu: « Non. » Il m'avait dit: « Ah, formidable ! » (Rires.)

 

 

Vous arrivez à penser à ce film sans mélancolie...

 

Fanny Ardant - Oui. On peut faire vivre par sa pensée. Ça existe. C'est comme si on annulait l'absence, le temps... C'est cette magie des romanciers que nous sommes tous virtuellement. Et puis, j'ai horreur de cette phrase: « Il faut aller de l'avant,»

 

 

Dans La femme d'à côté, on disait que vous cherchiez midi à quatorze heures. Etes-vous toujours comme ça ?

 

Fanny Ardant - Il y a ce côté "jamais contente". J'ai toujours pensé que la satisfaction ressemblait à la mousse sur les tombeaux. La satisfaction, c'est quand on dit: « D'accord, je vais m'endormir... » Oui, je suis cette femme qui cherche midi à quatorze heures. Cette femme qui se demande: « Mais alors ? Mais pendant ? Mais après ? » C'est fatigant... très fatigant.

 

 

Pourtant, sur les tournages, vous n'avez pas la réputation d'être fatigante ?

 

Fanny Ardant - Non, mais c'est toujours lié à cette notion d'éphémère... Cela m'angoisse. Je veux avoir joui d'un tournage jusqu'à l'absolu. C'est comme les grandes vacances que vous passez chez vos grands-parents lorsque vous êtes enfant. Ces étés où l'herbe est très verte, où le soleil passe à travers les arbres. Vous, vous êtes de mauvaise humeur à bouder là-haut dans votre chambre. Et puis arrive septembre, on embrasse les grands-parents et on aura perdu quinze jours, alors il n'y a plus que des regrets. le ne veux rien perdre des acteurs, du metteur en scène, du chef-machiniste... Deux mois, c'est peu. Ah, ça non ! Je ne veux rien perdre, parce que je crois toujours que je ne les reverrai plus. C'est idiot de se dire ça, mais...

 

 

Est-ce que l'énorme succès de Pédale douce vous a surprise ?

 

Fanny Ardant - C'est comme le parfum, c'est très agréable. Cela me fait plaisir, parce que j'aime ce côté inattendu qu'a le succès. J'aime le personnage d'Eva et je suis heureuse que Gabriel Aghion ait eu cette indépendance d'esprit de me voir ailleurs que dans ce carcan où l'on m'a enfermée.

 

 

Quand vous habitiez Monaco, aillezvous à Cannes pour le Festival ?

 

Fanny Ardant - Non. J'avais tellement mal au coeur en voiture, que je n'arrivais jamais plus loin que Nice. On me débarquait sur le bas-côté, alors Cannes, vous imaginez ! La première fois que j'y suis allée, c'était pour un hommage rendu à François, alors c'était bien. Après, j'y suis retournée pour Les trois sœurs, La famille et aussi comme membre du jury.

 

 

Ne pensez-vous pas que Ridicule pourrait être une métaphore de Cannes ?

 

Fanny Ardant - Oui, magnifique !!! (Rires.) Un jour, on m'a dit: « A Cannes, les gens sont agités parce qu'ils souffrent d'être là où peut-être ce n'est pas là qu'ils devraient être. » l'aimerais rencontrer des gens à Cannes, assise sur un banc en train de manger des cacahuètes, et leur parler. Je n'apprécie pas tellement les prix de toute façon, mais je préfère ceux que l'on gagne dans les festivals, plutôt que ceux remportés aux Césars ou aux Oscars. J'avais été nommée aux Molières pour L'aide-mémoire, et lorsque Francis Huster est monté sur scène pour remettre le prix, j'ai pensé qu'ils voulaient reconstituer notre couple des Dames de la Côte. J'ai remis alors mes chaussures à talons hauts qui me faisaient horriblement mal et la gagnante... était une autre. De ce jour où j'ai ressenti cette si forte douleur des talons hauts, j'ai compris que je n'irais plus jamais !

 

 

Et le glamour, la montée des marches, cela vous fait rêver ?

 

Fanny Ardant - C'est un rôle de plus avec quelque chose qui fait peur. Cependant, les acteurs que j'adore, j'aime surtout les voir dans Casino, dans Raison et sentiments... Les comédiens comme les romanciers, sont intéressants dans ce qu'ils font.

 

 

C'est pour ça que vous dites souvent que les acteurs n'existent pas ?

 

Fanny Ardant - Exactement. Un comédien n'existe que quand les projecteurs s'allument et qu'on dit: « Action ! » Là, c'est un acteur, sinon c'est un clopin comme les autres.

 

 

Comme Grace Kelly, vous pourriez tout arrêter par amour ?

 

Fanny Ardant - Non. J'ai toujours pensé que si le prince Rainier avait épousé Jeanne Moreau, cela ne se serait sûrement pas passé de cette façon ! (Rires.) J'aime cette phrase de Nathalie Baye dans La nuit américaine: « Je pourrais quitter un homme pour un film, mais pas un film pour un homme. » Mon rôle au théâtre dans La musica de Marguerite Duras, m'a appris qu'on pouvait vivre, aussi, par l'esprit, par ce qu'on se raconte d'une histoire d'amour. Comment on la magnifie. Comment on la peint en or. Comment on l'invente... Comment on a pu parler d'un homme alors que cet homme, peut-être, n'existe pas. Je pense qu'il vaut mieux garder sa vie pour faire des choses et rêver, plutôt que de dire: « Je ne veux plus tourner, je vais prendre une petite maison à la campagne et je ne vivrai que pour l'amour. » Il vaut mieux être dans la vie... ou dans le rêve.

 

 

 

 

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