J’ai eu un père très rassurant. Le genre de père dont les enfants pensent :
« Je vais aller le lui dire. Il trouvera peut-être une solution. » Il m’a
beaucoup aidée dans la vie. Il m’a donné envie de léguer ce qu’il m’avait
appris.
Le seul titre de noblesse d’un adulte, je crois, c’est épargner le chagrin
aux enfants. De les protéger. De leur faire croire un temps –rien qu’un
temps- que la vie est un jardin de roses. On me dit : « C’est idiot, ça les
rend plus vulnérable. » Mais, moi, je n’en suis pas sûre. La vulnérabilité,
c’est une question de peau. Moins on a de peau, plus on est vulnérable.
Moins on a de peau, plus on est vulnérable. Plus on vous a couvert de peu,
couvert de soleil, couvert de chaleur, moins on est vulnérable. On a des
provisions pour l’avenir. Vous vous rappelez, dans « Le Sacrifice » de
Tarkovski, ce gamin qui arrosait un arbre mort, dans l’espoir de le
faire revivre ? Eh, bien, les enfants, il faut les arroser, avant qu’en eux
ne meure l’enfance. Arrosez les enfants, arrosez-les, bon sang ! De sécurité.
D’insolence. De joie.
Mon enfance, je la vois comme des mains tendues vers moi. Mes parents
avaient l’indépendance d’esprit d’avoir du goût pour ce qui ne plaisait pas
à tout le monde. Moi, je ne parlais pas, mais je savais qu’on m’écouterait
si je le voulais. Comme c’est moi qui décidais de me laisser aller ou pas,
mes parents m’ont toujours considéré comme une adulte. A moi de comprendre
tout ! Tendue, tendue j’étais, pour ne pas les décevoir…
On parle toujours des bienfaits qu’apporte la gymnastique, mais une
conversation avec quelqu’un d’intelligent, qui vous aime et qui vous fait
l’immense crédit de vous croire son égal, croyez-moi, ça aiguise ! J’aurais
aimé être une héroïne de Françoise Sagan qu’on viendrait chercher
pour le week-end, en voiture décapotable. Ou bien une jeune fille à la
Finzi Contini, vous savez, vêtue de blanc et jouant tennis.
Le tennis, j’y jouais, mais comme une teigneuse, rien que pour gagner. Avec
l’intention de tuer l’autre, en face. Le genre : « Hello, un petit drink,
après le set ? », non, très peu pour moi. Je jouais au tennis et j’allais au
concert. A Noël mes parents m’offraient un livre et un opéra. Quand j’écoute
un opéra, aujourd’hui toute l’enfance s’engouffre. Le premier que j’ai vu,
c’est La Traviata. J’ai pleuré comme une Madeleine. J’ai encore présenté
l’odeur du rideau qui s’ouvre. Et puis le froid qui arrive de la scène du
beau théâtre de Monte-Carlo. Car j’habitais Monaco, je ne sais pas si
je vous l’ai dit. J’avais un Teppaz aussi. On n’achetait pas de disques à la
pelle, à l’époque, alors je me les repassais sans cesse. Au bout de la
millième fois, la famille criait : « Au secours, aiuto ! » Ça ne fait rien,
je remettais quand même « Retiens la nuit » par Johnny Hallyday, « Ma vie
» d’Allain Barrière, Adamo, Georges Chelon. Vous vous souvenez de cette
chanson qui s’appelait « Sag mir warum » ? J’écoutais du rock, aussi
: Jerry Lee Lewis.
Quand je ne jouais pas au tennis et n’écoutais pas de la musique, je lisais
dans mon coin. J’ai un grand souvenir de la grande maison de campagne de mes
grands-parents. Les odeurs. La cage d’escalier. Les arbres. Un brin d’herbe
recouvert de fourmis, avec le soleil sur la tête. La peur des libellules
parce qu’on ne sait pas ce que c’est.
Dans cette maison, il y avait un balcon qui courait tout autour. Un jour,
tôt matin, j’ai commencé L’idiot et les heures ont coulé. A midi, ma
grand-mère m’a demandé au moins vingt fois de mettre le couvert et, des
heures plus tard de rentrer pour ne pas attraper froid.
Il n’y avait pas d’électricité dans cette vieille bâtisse, juste des lampes
à pétrole. Et j’entends encore ma grand-mère me répéter après la tombée du
soir : « Tu vas te crever les yeux ! ». L’idiot, je l’ai lu en une
journée, une nuit et la moitié d’un autre jour. Ça, c’est un souvenir très
précis. Quand je l’ai relu, il n’y a pas si longtemps, j’ai trouvé étonnant,
que les motivations des personnages, que j’avais trouvées, les moments
obscures, le restent encore. Rogogine, Muichkine étaient aussi
mystérieux, aussi troublants qu’ils l’avaient été jadis.
Et puis, il y a eu Racine. A 15 ans, quand on n’a pas d’amis, pas
d’amours, entendre soudain ce vers de Bérénice : « J’aimais,
Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée ! », le choc que ça fait ! Et
Claudel… Ma soeur et moi, on partageait la même chambre. Et moi, je
trouvais –je trouve encore !- que ce qui est beau doit être proféré. Je fais
partie de ces gens casse-pieds qui disent : « Ecoute, je vais te dire cette
phrase, parce qu’elle me paraît magnifique… » Les autres, résignés, font : «
Ouais, bon, si tu veux… »
Et je me revois encore en train de réciter du Claudel à ma sœur,
debout sur mon lit. Claudel, on doit le déclamer. On ne lit pas en
silence, pour soi seule.
J’avais des fous rires à l’école. Surtout avec les profs qui se mettaient en
colère. « La première que je prends à bavarder… » Ça, ça me paraissait
irrésistible. Je riais à l’église aussi. J’avais des fous rires « contre ».
Du genre: « Je vous détruis par mon fou rire. » Comme j’avais des parents
intelligents, l’autorité imbécile me mettait dans des rages meurtrières.
On pourrait croire que je me souviens bien de mon enfance. En fait, non,
presque rien, jusqu’a 8 ans. Sinon des sons : les barques des pêcheurs, le
matin ; leur clapotis dans l’eau me réveillait. Ou alors des flashs, vous
savez, comme dans La Maison du docteur Edwards. Un homme qui dit : «
Je suis passé entre les gouttes. » Et moi qui le regarde en me demandant
comment il avait bien pu faire. Cette expression, quand quelqu’un l’emploie
devant moi, me rappelle bizarrement cet homme. Il portait quelque chose de
bleu, en plastique. Un jardinier peut-être. Non, je ne sais plus…
L’enfance, je crois que personne ne la quitte vraiment. On peut la rejeter,
bien sûr, mais c’est la meilleure preuve qu’on y tient. C’est comme une
forêt vierge, l’enfance. Souvent, quand on la vit, on la subit. Mais, on se
construit, en même temps, une série de chambres obscures qu’on n’arrive
jamais, plus tard, à explorer jusqu’au bout. Les huit premières années dont
je ne me souviens pas, je ne les ai pas oubliées. Elles sont là, dans ces
chambres qui s’ouvrent pas à pas.
Par exemple, j’adore l’orage mais je déteste qu’il se remette à faire soleil
sur le macadam mouillé. Ça me plonge dans une angoisse inimaginable.
Eh bien, je suis sûre que toutes nos peurs irraisonnées viennent de ces
chambres obscures qu’il nous faut visiter ! Car on y est seul maître à bord.
On est- rendez vous compte- son propre acteur, son propre metteur en scène,
son propre chorégraphe. Pouvoir ordonner, comme à un éclairagiste : « Là,
éclaire-moi ce souvenir, même s’il n’est ni gai, ni heureux, lui, juste lui,
rien que lui ! », quelle sensation ! Dans les moments de doute, d’angoisse,
où l’on se dit : « A quoi bon ! », quel bonheur d’aller dans les chambres
obscures.
Et c’est un voyage qu’il faut entreprendre seul. Surtout pas avec un
psychanalyste. Je n’aime pas qu’on réduise l’enfance à des objets bien
rangés dans une boîte de chaussures. Et puis, je n’aime pas qu’on m’aide !
De grâce, qu’on ne m’aplanisse rien. J’ai envie d’être à ma mémoire mon
propre Christophe Colomb. Se fourvoyer, peut-être, mais seul ! Et
inventer, inventer…
Car on invente toujours son enfance. On la peint en or ou en noir, mais on
la peint ! Chacun de nous a, en lui, un petit Proust qui pourrait raconter,
sans le talent de Marcel, les mêmes désastres, les mêmes erreurs, les mêmes
ratages, les mêmes humiliations, les mêmes illusions.
Vous êtes assis sur un banc public, vous voyez passer les gens, et tous
leurs destins deviennent passionnants dès lors qu’ils parlent de leur
enfance. Ou de leur premier amour. « Boy meets girl, et alors ?”, diront
certains. Oui, mais quand quelqu’un vous dit : « Je l’ai rencontré dans ce
bar » ou, comme Proust : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »,
soudain, ces détails deviennes sublimes. Ils vous illuminent. Comme au
cinéma.
Ça ne vous est jamais arrivé d’être assis dans un dîner de bon ton, de bonne
compagnie, où tout va très bien, Madame la Marquise, et de surprendre,
ou détour d’une phrase, un éclair dans l’œil de l’autre, un pétillement, le
désir de se faire le fou, de faire l’enfant ? Et puis, très vite, schlak !
La chape de plomb : la bienséance, la carrière, la société, les impôts. Vous
rendez-vous compte de toutes ces petites morts qui vous entraînent loin de
l’enfant qui jouait dans le jardin…
La morale, on nous l’a inculquée à coups de marteau. Elle est devenue notre
seconde nature. Mais c’est une seconde nature avec laquelle il faut voyager
! Pour ne pas perdre l’être libre, indivisible et unique qu’il y en a chacun
de nous. L’enfant à l’état brut, la boule qui déboule dans la vie et que
chacun, avec le temps, va s’employer à calmer, à polir, à rendre comestible
: « Fais-toi couper les cheveux ! », « Réponds bien au professeur ! », « Dis
bonjour à la dame ! »…
Vous connaissez la phrase de Fitzgerald : « Je compris très vite que
la vie était un lent processus de démolition. » D’accord, c’est vrai ! En
même temps, je me dis souvent : « Bon, maintenant à nous deux, lent
processus de démolition ! » Car la vie n’a pas de goût- je ne dis pas de
sens, mais de goût- sans ce dialogue entre notre enfance et nous. Entre nous
et nous, en fait.
Tout ce que l’on a perdu et ce que l’on a gardé. Ce que l’on n’a jamais cédé
et ce que l’on a cédé, même pour ne rien obtenir…
C’est dérisoire, mais il n’y a que ça de vrai. Rien que pour ça, le jeu en
vaut la chandelle.