Télérama

Juillet 22, 1992

 

 

 

 

La Petite Fanny

 

 

 

 

par Pierre Murat


 

Le temps des vacances est un peu celui des enfances retrouvées. Ces enfances qui nous ont fait ce que nous sommes. Au fil de l’été, quelques grands comédiens se prêtent au jeu du souvenir. A commencer par…Eh oui, vous l’avez reconnue la semaine dernière: Fanny Ardant.



J’ai eu un père très rassurant. Le genre de père dont les enfants pensent : « Je vais aller le lui dire. Il trouvera peut-être une solution. » Il m’a beaucoup aidée dans la vie. Il m’a donné envie de léguer ce qu’il m’avait appris.

Le seul titre de noblesse d’un adulte, je crois, c’est épargner le chagrin aux enfants. De les protéger. De leur faire croire un temps –rien qu’un temps- que la vie est un jardin de roses. On me dit : « C’est idiot, ça les rend plus vulnérable. » Mais, moi, je n’en suis pas sûre. La vulnérabilité, c’est une question de peau. Moins on a de peau, plus on est vulnérable. Moins on a de peau, plus on est vulnérable. Plus on vous a couvert de peu, couvert de soleil, couvert de chaleur, moins on est vulnérable. On a des provisions pour l’avenir. Vous vous rappelez, dans « Le Sacrifice » de Tarkovski, ce gamin qui arrosait un arbre mort, dans l’espoir de le faire revivre ? Eh, bien, les enfants, il faut les arroser, avant qu’en eux ne meure l’enfance. Arrosez les enfants, arrosez-les, bon sang ! De sécurité. D’insolence. De joie.


Mon enfance, je la vois comme des mains tendues vers moi. Mes parents avaient l’indépendance d’esprit d’avoir du goût pour ce qui ne plaisait pas à tout le monde. Moi, je ne parlais pas, mais je savais qu’on m’écouterait si je le voulais. Comme c’est moi qui décidais de me laisser aller ou pas, mes parents m’ont toujours considéré comme une adulte. A moi de comprendre tout ! Tendue, tendue j’étais, pour ne pas les décevoir…


On parle toujours des bienfaits qu’apporte la gymnastique, mais une conversation avec quelqu’un d’intelligent, qui vous aime et qui vous fait l’immense crédit de vous croire son égal, croyez-moi, ça aiguise ! J’aurais aimé être une héroïne de Françoise Sagan qu’on viendrait chercher pour le week-end, en voiture décapotable. Ou bien une jeune fille à la Finzi Contini, vous savez, vêtue de blanc et jouant tennis.


Le tennis, j’y jouais, mais comme une teigneuse, rien que pour gagner. Avec l’intention de tuer l’autre, en face. Le genre : « Hello, un petit drink, après le set ? », non, très peu pour moi. Je jouais au tennis et j’allais au concert. A Noël mes parents m’offraient un livre et un opéra. Quand j’écoute un opéra, aujourd’hui toute l’enfance s’engouffre. Le premier que j’ai vu, c’est La Traviata. J’ai pleuré comme une Madeleine. J’ai encore présenté l’odeur du rideau qui s’ouvre. Et puis le froid qui arrive de la scène du beau théâtre de Monte-Carlo. Car j’habitais Monaco, je ne sais pas si je vous l’ai dit. J’avais un Teppaz aussi. On n’achetait pas de disques à la pelle, à l’époque, alors je me les repassais sans cesse. Au bout de la millième fois, la famille criait : « Au secours, aiuto ! » Ça ne fait rien, je remettais quand même « Retiens la nuit » par Johnny Hallyday, « Ma vie » d’Allain Barrière, Adamo, Georges Chelon. Vous vous souvenez de cette chanson qui s’appelait « Sag mir warum » ? J’écoutais du rock, aussi : Jerry Lee Lewis.


Quand je ne jouais pas au tennis et n’écoutais pas de la musique, je lisais dans mon coin. J’ai un grand souvenir de la grande maison de campagne de mes grands-parents. Les odeurs. La cage d’escalier. Les arbres. Un brin d’herbe recouvert de fourmis, avec le soleil sur la tête. La peur des libellules parce qu’on ne sait pas ce que c’est.


Dans cette maison, il y avait un balcon qui courait tout autour. Un jour, tôt matin, j’ai commencé L’idiot et les heures ont coulé. A midi, ma grand-mère m’a demandé au moins vingt fois de mettre le couvert et, des heures plus tard de rentrer pour ne pas attraper froid.


Il n’y avait pas d’électricité dans cette vieille bâtisse, juste des lampes à pétrole. Et j’entends encore ma grand-mère me répéter après la tombée du soir : « Tu vas te crever les yeux ! ». L’idiot, je l’ai lu en une journée, une nuit et la moitié d’un autre jour. Ça, c’est un souvenir très précis. Quand je l’ai relu, il n’y a pas si longtemps, j’ai trouvé étonnant, que les motivations des personnages, que j’avais trouvées, les moments obscures, le restent encore. Rogogine, Muichkine étaient aussi mystérieux, aussi troublants qu’ils l’avaient été jadis.


Et puis, il y a eu Racine. A 15 ans, quand on n’a pas d’amis, pas d’amours, entendre soudain ce vers de Bérénice : « J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée ! », le choc que ça fait ! Et Claudel… Ma soeur et moi, on partageait la même chambre. Et moi, je trouvais –je trouve encore !- que ce qui est beau doit être proféré. Je fais partie de ces gens casse-pieds qui disent : « Ecoute, je vais te dire cette phrase, parce qu’elle me paraît magnifique… » Les autres, résignés, font : « Ouais, bon, si tu veux… »


Et je me revois encore en train de réciter du Claudel à ma sœur, debout sur mon lit. Claudel, on doit le déclamer. On ne lit pas en silence, pour soi seule.


J’avais des fous rires à l’école. Surtout avec les profs qui se mettaient en colère. « La première que je prends à bavarder… » Ça, ça me paraissait irrésistible. Je riais à l’église aussi. J’avais des fous rires « contre ». Du genre: « Je vous détruis par mon fou rire. » Comme j’avais des parents intelligents, l’autorité imbécile me mettait dans des rages meurtrières.


On pourrait croire que je me souviens bien de mon enfance. En fait, non, presque rien, jusqu’a 8 ans. Sinon des sons : les barques des pêcheurs, le matin ; leur clapotis dans l’eau me réveillait. Ou alors des flashs, vous savez, comme dans La Maison du docteur Edwards. Un homme qui dit : « Je suis passé entre les gouttes. » Et moi qui le regarde en me demandant comment il avait bien pu faire. Cette expression, quand quelqu’un l’emploie devant moi, me rappelle bizarrement cet homme. Il portait quelque chose de bleu, en plastique. Un jardinier peut-être. Non, je ne sais plus…


L’enfance, je crois que personne ne la quitte vraiment. On peut la rejeter, bien sûr, mais c’est la meilleure preuve qu’on y tient. C’est comme une forêt vierge, l’enfance. Souvent, quand on la vit, on la subit. Mais, on se construit, en même temps, une série de chambres obscures qu’on n’arrive jamais, plus tard, à explorer jusqu’au bout. Les huit premières années dont je ne me souviens pas, je ne les ai pas oubliées. Elles sont là, dans ces chambres qui s’ouvrent pas à pas.


Par exemple, j’adore l’orage mais je déteste qu’il se remette à faire soleil sur le macadam mouillé. Ça me plonge dans une angoisse inimaginable.


Eh bien, je suis sûre que toutes nos peurs irraisonnées viennent de ces chambres obscures qu’il nous faut visiter ! Car on y est seul maître à bord. On est- rendez vous compte- son propre acteur, son propre metteur en scène, son propre chorégraphe. Pouvoir ordonner, comme à un éclairagiste : « Là, éclaire-moi ce souvenir, même s’il n’est ni gai, ni heureux, lui, juste lui, rien que lui ! », quelle sensation ! Dans les moments de doute, d’angoisse, où l’on se dit : « A quoi bon ! », quel bonheur d’aller dans les chambres obscures.


Et c’est un voyage qu’il faut entreprendre seul. Surtout pas avec un psychanalyste. Je n’aime pas qu’on réduise l’enfance à des objets bien rangés dans une boîte de chaussures. Et puis, je n’aime pas qu’on m’aide ! De grâce, qu’on ne m’aplanisse rien. J’ai envie d’être à ma mémoire mon propre Christophe Colomb. Se fourvoyer, peut-être, mais seul ! Et inventer, inventer…


Car on invente toujours son enfance. On la peint en or ou en noir, mais on la peint ! Chacun de nous a, en lui, un petit Proust qui pourrait raconter, sans le talent de Marcel, les mêmes désastres, les mêmes erreurs, les mêmes ratages, les mêmes humiliations, les mêmes illusions.


Vous êtes assis sur un banc public, vous voyez passer les gens, et tous leurs destins deviennent passionnants dès lors qu’ils parlent de leur enfance. Ou de leur premier amour. « Boy meets girl, et alors ?”, diront certains. Oui, mais quand quelqu’un vous dit : « Je l’ai rencontré dans ce bar » ou, comme Proust : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », soudain, ces détails deviennes sublimes. Ils vous illuminent. Comme au cinéma.


Ça ne vous est jamais arrivé d’être assis dans un dîner de bon ton, de bonne compagnie, où tout va très bien, Madame la Marquise, et de surprendre, ou détour d’une phrase, un éclair dans l’œil de l’autre, un pétillement, le désir de se faire le fou, de faire l’enfant ? Et puis, très vite, schlak ! La chape de plomb : la bienséance, la carrière, la société, les impôts. Vous rendez-vous compte de toutes ces petites morts qui vous entraînent loin de l’enfant qui jouait dans le jardin…


La morale, on nous l’a inculquée à coups de marteau. Elle est devenue notre seconde nature. Mais c’est une seconde nature avec laquelle il faut voyager ! Pour ne pas perdre l’être libre, indivisible et unique qu’il y en a chacun de nous. L’enfant à l’état brut, la boule qui déboule dans la vie et que chacun, avec le temps, va s’employer à calmer, à polir, à rendre comestible : « Fais-toi couper les cheveux ! », « Réponds bien au professeur ! », « Dis bonjour à la dame ! »…


Vous connaissez la phrase de Fitzgerald : « Je compris très vite que la vie était un lent processus de démolition. » D’accord, c’est vrai ! En même temps, je me dis souvent : « Bon, maintenant à nous deux, lent processus de démolition ! » Car la vie n’a pas de goût- je ne dis pas de sens, mais de goût- sans ce dialogue entre notre enfance et nous. Entre nous et nous, en fait.


Tout ce que l’on a perdu et ce que l’on a gardé. Ce que l’on n’a jamais cédé et ce que l’on a cédé, même pour ne rien obtenir…


C’est dérisoire, mais il n’y a que ça de vrai. Rien que pour ça, le jeu en vaut la chandelle.

 

 

 

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