Les voilà
donc sur le point de se retrouver. Depuis leur mémorable rencontre, au
cinéma, dans La Femme d'à côté, de François Truffaut (1981), on les
a revus ensemble à l'écran de loin en loin (1). Mais pas encore au théâtre.
La Bête dans la jungle, une pièce pour deux comédiens seuls en
scène (2), c'est une idée de Fanny Ardant elle était « tombée amoureuse »
du personnage féminin. Et quelques heures après avoir été sollicité par
Stéphane Lissner, codirecteur du Théâtre de la Madeleine, Gérard Depardieu
a dit oui à son tour. Depardieu est déjà dans le foyer du théâtre, où l'on a installé une table encombrée de manuscrits, de gobelets et de stylos. Ardant apparaît. Il est des êtres qui entrent, surviennent ou surgissent. Elle, elle apparaît. Sur le trottoir, quelques dames (« Mais je te dis que c'est elle ! ») lui ont demandé un autographe. Vêtue de noir, elle s'avance, me gratifie d'un sourire (« Vous et moi, on se connaît depuis la nuit des temps ! »), avant de rejoindre son partenaire et Jacques Lassalle, qui va les mettre en scène. Celui qui fut directeur du Théâtre national de Strasbourg et administrateur de la Comédie-Française, a la réputation d'être un exceptionnel directeur d'acteurs.
Ce n'est pas encore une répétition, seulement la lecture des derniers actes. On ne joue pas, on découvre le texte avec l'autre. Fanny Ardant est pâle, très. Rieuse, beaucoup. Tendue, un peu. Contrairement à Depardieu, qui a déjà joué sous la direction de Lassalle (Tartuffe, en 1983), elle ne connaît pas le metteur en scène. Entre eux, il n'y a eu qu'une rencontre, organisée par le comédien dans son restaurant. Il avait lui-même cuisiné « un morceau fondant dans de l'aloyau, arrosé d'un petit anjou de chez moi ».
Depardieu boitille, séquelle d'un énième accident de moto, cet été. Mais entre deux répliques, il bouffonne. Pour faire rire Ardant. Pour la mettre à l'aise. Il évoque le tournage de Camille Claudel, où « l'Adjani » n'arrivait pas à pleurer, et mime les techniciens en attente. Il raconte comment, sur le plateau de Sous le soleil de Satan, après avoir reçu une baffe d'une brave pharmacienne promue comédienne par Pialat, il s'est vicieusement arrangé pour se faire remplacer par le réalisateur, lors d'une répétition, afin qu'il en prenne une lui aussi...
La Bête dans la jungle, c'est l'histoire d'un homme et d'une femme que rien ne sépare, sinon eux-mêmes. John Marcher, fonctionnaire anglais, a rencontré Catherine Bertram en Italie. Il la retrouve, dix ans plus tard. Tout le monde les croit amants. Ils ne sont que complices. John pense avoir, tapie dans la jungle de son esprit, une bête à l'affût, qu'il redoute et attend. Sa façon de réagir, le jour où elle l'attaquera, rendra, croit-il, son destin exceptionnel. Parce qu'il la guette sans cesse, qu'il s'observe en train de la guetter, John passe à côté de la vie. A côté de cette femme, qui l'aura aimé et accompagné, des années durant, sans même qu'il s'en aperçoive...
« Plus que l'adaptation de Marguerite Duras, dont le côté nimbé me pèse parfois, dit Jacques Lassalle, c'est la nouvelle de Henry James que je voudrais retrouver. Sa force. Son mystère. Chez James, l'autre est toujours l'accoucheur de sa propre pensée. » Avec Duras, qu'il surnomme affectueusement « Margoton », Depardieu a entretenu des rapports de tendresse infinie et de lucidité impitoyable. Plusieurs fois, devant quelques tics durassiens, il s'écrie « C'est Margoton qui margotonne ! On est dans l'alambiqué, là. C'était bon pour Sami Frey (3), mais pas pour moi. On sabre, on sabre ! »
Peut-être parce que les deux comédiens se connaissent bien, la lecture devient facilement intense. Lorsque Fanny Ardant dit sa dernière réplique « Si je le pouvais, je vivrais encore pour vous, mais je ne le peux plus », l'émotion est palpable... Puis elle lance au metteur en scène une de ces formules dont elle a le secret « Ce que vous voudriez, Jacques, c'est qu'après avoir vu ces personnages prisonniers d'eux-mêmes les spectateurs sortent du théâtre en se disant "Maintenant, on va vivre", c'est ça ? » Lassalle ne peut qu'approuver.
Depardieu a
trouvé le rire de John. Un rire qui ressemble à une grimace. Un rire
d'aveugle. Un rire de type qui ne sait pas rire. Pour les premiers jours
de répétition, Lassalle procède par encerclements successifs. « Rien
d'anguleux, de géométrique. Mais on cherche des arêtes vives. » Il demande
à ses comédiens de mémoriser moins le texte que l'espace. « Chaque fois
que John se retourne vers Catherine, il faut qu'elle soit là où il ne
l'attend pas. Pour le déstabiliser. » A ce moment, John réalise qu'il a
oublié avoir confié, jadis, son secret à cette presque inconnue. Lassalle
fait s'asseoir Depardieu sur une marche à droite de la scène. Ardant, qui
le rejoint, reste d'abord debout, comme une menace, puis assise à sa
hauteur, comme une amie, à jamais complice. « Quand je les vois tous les
deux, murmure le metteur en scène, j'ai l'impression de voler à François
Truffaut le scénario de La Femme d'à côté et de lui dire "Je garde
tout, sauf la fin." Je retrouve Mathilde et Bernard, vingt ans plus tard. »
Sur scène, ils sont assis, tout proches. Ils parlent de cet amour étrange qui lie John et Catherine, un amour inabouti, indispensable et asphyxiant. Et bien qu'on soit au théâtre, c'est à un long plan fixe de cinéma qu'on songe. Et même un plan rapproché, tant leurs mots sont murmurés et leurs gestes, esquissés.
Depardieu est en
retard. On évoque la promotion de son livre (4)... Lassalle en profite
pour mieux faire connaissance avec Ardant. « En elle, j'aime ce qui reste
d'enfance, c'est-à-dire tout. J'aime son absence de prudence. Sa patience,
si étrangère à certaines stars. Une des choses contre lesquelles je la
mettrai en garde, c'est une tendance compulsive dans l'approche d'un rôle. »
Elle s'est penchée sur son bureau et l'écoute lui parler de Catherine « Ne
la jouez surtout pas comme une victime, une masochiste. Elle est, au
contraire, d'une force incroyable. Elle a tout compris de la bête que John
croit abriter en lui, mais ne peut rien révéler. C'est comme si elle lui
disait "John, je sais que votre attente c'est moi, mais ne prendrai
jamais le risque de vous le dire, car je vous perdrais à jamais." » Ils tombent d'accord sur le fait que John puisse entretenir une liaison secrète. « Ça me plaît, dit Ardant, parce que ça en fait un personnage humain, normal. Et d'autant plus ambigu dans ce qui le lie à Catherine. » « De façon cruelle, reprend Lassalle, cette femme est interdite d'amour. » « Pour elle, réplique Ardant, cette relation est une joie et une souffrance. Oui, ça me convient très bien. »
Depardieu arrive enfin. Stressé, vaguement coupable de son retard. Dans ce cas, Lassalle devient nounou. Il s'inquiète, il écoute. Sur scène, tous - Ardant, Lassalle, mais aussi Cécile, son assistante, et Constance, la ravissante répétitrice de Depardieu - entourent l'acteur comme un cocon protecteur...
Malgré sa jambe
qui le fait souffrir, Depardieu ne tient pas en place. Assis depuis trente
secondes, le voilà qui se lève en pestant contre les toubibs. Appuyé sur
une canne, il sort de scène pour téléphoner, revient, s'affale sur un
banc, remonte jusqu'au genou la jambe gauche de son pantalon, hurle « Oh,
mon bébé ! » au petit chien de Fanny Ardant, Thaïs, qui en pousse des
glapissements d'extase. Et termine sur Fabrice Luchini, qui lui a
téléphoné « pour sâvoir comment ça se pâsse avec Lâssâlle ; est-ce qu'il
va au cœur des chô-ôses ? ». Et soudain, le voilà qui gueule à tue-tête
« Chabert, Chabert !... » Fanny Ardant se tord de rire. « Sur le tournage
du Colonel Chabert, explique-t-elle, une scène a pris beaucoup de
temps. J'ai donc dû dire une bonne trentaine de fois "Cet homme n'est pas
le colonel Chabert." Luchini a commencé à m'imiter. Comme un pied, en
plus. "Chabêêrt, Chabêêrt", criait-il dès qu'il me voyait. » Depardieu est un splendide paradoxe. D'un côté, il se souvient, très ému, de sa rencontre, sur le tournage de La Machine, de François Dupeyron, avec un schizophrène mutique qui lui avouera avoir décapité son meilleur pote afin de savoir ce qui se passait après la mort. De l'autre, pour faire rougir jusqu'aux oreilles Constance, sa jeune répétitrice, il qualifie son personnage de « coincé du robinet ». Et, pour définir la tension extrême qui lie John et Catherine, il ajoute une trouvaille digne de Rabelais ou de Frédéric Dard « Ils sont comme un cul dans un champ de bites ! »
Quand l'acteur traite son personnage d'abruti coincé, Lassalle intervient « Attention, ce n'est pas un benêt. Simplement, il se croit fait pour un grand destin et va y sacrifier sa vie. » « Oui, bien sûr, c'est ce que je voulais dire », marmonne Depardieu, presque penaud. Son entente avec le metteur en scène est totale. Quand l'un commence une phrase, l'autre la finit. Depardieu devance même Lassalle, parfois. A Fanny Ardant, qui doit traverser la scène, c'est lui qui conseille « Moins vite, Fanny ! Excite-le un peu, ce type ! Fais-le bander ! Qu'il se dise "J'en prends plein la gueule, moi, avec cette femme sublime que je n'arrive pas à aimer !" » En souriant, Fanny retraverse le décor. Et lorsqu'elle ouvre la fenêtre factice, on ressent l'air du crépuscule envahir les personnages. Leurs regrets et leur intense mélancolie.
« Je sais que pour certains, dit le metteur en scène, ce spectacle a l'air d'une "opération stars" dirigée par un type aux ordres. Ce sera le contraire de ça. Pour l'instant, on est, tous les trois, encore vulnérables, égarés. Mais ce que nous allons, j'espère, réussir, c'est suggérer la relation singulière, tremblée, hantée, fascinée et parfois exaspérée de deux êtres pour qui le secret s'éloigne alors qu'ils croient s'en approcher. Et là, on sera dans la violence de James. Et dans la violence du théâtre. Le théâtre doit être violent ou ne pas être. »
Parfois, Jacques
Lassalle parle de tout à fait autre chose à ses comédiens pour les mettre
en condition... Catherine a hérité d'une maison à Londres. Elle y convie
John, peut-être lassée d'attendre que celui-ci la fasse venir chez lui.
Depuis dix-huit mois, rien qu'amis, mais amants aux yeux des autres, ils
sont allés au musée, au restaurant, à l'opéra... Lassalle interroge à
l'improviste qui, dans ces sorties, invite l'autre ? Un long silence
s'ensuit. « Si, si, insiste Lassalle, ça m'intéresserait de le savoir. »
« Tel que je vois John, se lance Depardieu, l'opéra, ce doit être elle qui
casque... » « Mais sûrement pas le restaurant, rétorque Ardant. On n'est
pas chez les ploucs ! Quoique au Canada, chacun paie pour soi... » « Même
en Amérique, ma chérie, interrompt Depardieu. Il n'y a pas longtemps, j'ai
dîné avec Coppola, sa fille et Tarantino. Eh bien ils ont demandé quatre
additions séparées. J'étais sur le cul... » On discute longuement sur les
règles de vie de la société victorienne, sa feinte politesse, sa vraie
cruauté. Apparemment pour rien. Puis c'est tout le sens du début de l'acte
III qui émerge peu à peu l'amorce d'une euphorie possible.
L'euphorie ne
dure pas. « Chaque jour de répétition a sa couleur », aime dire Lassalle.
Les comédiens ont répété la fin de l'acte III sous des éclairages divers.
A la Tchekhov. A la Marivaux. Et soudain, Lassalle s'avance. Peut-être
a-t-il senti ce que le moment avait de trop joli, de convenu. Alors il
veut introduire de la violence. Il parle de La Nuit du chasseur, de
Charles Laughton. De Sueurs froides, de Hitchcock. « N'oublions
jamais que l'univers de James est fait d'effroi. Qu'est-ce que raconte la
nouvelle, sinon l'histoire d'un criminel sans crime ? Même si on ne
l'évoque jamais, la vie sexuelle de John est inavouable, interdite,
quelque chose qui doit se dérouler furtivement à 4 heures du matin sur les
bords de la Tamise. La bête en lui, c'est une sorte de Mr Hyde. » « Je pourrais donc avoir peur de lui ? » demande Fanny Ardant. « Oui, répond Lassalle, surtout au moment où elle évoque le secret qu'il a oublié lui avoir confié des années auparavant. Il faudrait, Gérard, que tu avances alors vers Fanny à presque la toucher. Et vous, Fanny, vous respirerez la peur. Et l'attirance secrète qu'elle vous inspire. » Le silence s'est fait. Visiblement, chacun sent que Lassalle est passé à la vitesse supérieure. « On a supprimé pas mal de margotonneries, là », murmure Depardieu. « Il ne s'agit pas de forcer la note fantastique, précise Lassalle, mais de suggérer au spectateur qu'il sera constamment en danger. Dans un doux danger, et non dans le joli british, la mélancolie snob. Si certains attendent de notre rencontre avec James un rendez-vous chicos, ils risquent d'être déçus. »
Fanny Ardant
semble triste. « Il y a des jours où on a des poignards dans la tête »,
lance-t-elle avant de rejoindre Depardieu. Elle lui parle de Head-on,
le film de Fatih Akin qu'elle a vu durant le week-end. « C'est violent et
tendre, tout ce qu'on aime. » John et Catherine viennent de rentrer de l'opéra. Il lui a offert une broche (« Il dépense peu pour elle, mais s'étonne presque d'en dépenser tant », note Lassalle). Elle fredonne quelques mesures de Don Giovanni, et Lassalle suggère que John l'accompagne maladroitement, ce qui les fera rire. Alors Catherine murmurera l'aveu de Dona Anna « Tu ben saï quan'Io t'amaï » («Tu sais bien combien je t'aimais »). Elle ne court aucun risque que John la comprenne il ne parle pas l'italien...
Pour finir l'acte, qui se déroule autour d'une petite table, Lassalle essaie plusieurs solutions il fait s'éloigner Depardieu. Puis Ardant. Puis il fait déplacer la petite table à l'avant-scène et installe ses deux comédiens non plus côte à côte, mais face à face, et donc face à eux-mêmes. Et toute la fin de l'acte sonne, brusquement, comme un affrontement à la Bergman...
A la fin de la répétition, Fanny Ardant est partie très vite. Depardieu est resté pour parler à Lassalle d'une cassette que lui a montrée André Téchiné au Maroc, sur le tournage de son dernier film, Le Bruit de la terre qui tremble « Le cri final de John, il faudrait que ça ressemble à ce que j'ai entendu avec ce type en transe un hurlement très court, venu de nulle part. »
Sur scène, les lumières s'éteignent. Jacques Lassalle explique « Beaucoup pensent que les hésitations, les incertitudes des répétitions n'ont aucun intérêt si elles ne s'accomplissent pas sur scène, chaque soir, lors des représentations. J'ai tendance à être de ceux-là. Mais, cette fois, c'est un peu différent. Je ferai tout pour que la magie s'accomplisse. Si je n'y arrivais pas, je me dis que, durant ce mois de répétitions, rien que pour nous trois, le bonheur aura existé. »
